Horror Stories

La Deûle tragique


Les étoiles perçaient les nuages gris et vaporeux, cette nuit-là. Mike et Sarah marchaient, enivrés, dans les rues de Lille. Ils devaient passer par la rue Solférino, une rue bien connue pour ses bars et ses soirées étudiantes, pour ensuite contourner le canal de la Deûle et enfin arriver aux "bois-blancs", une des quartiers les moins huppés de la ville.

Il faisait bon, presque chaud en ce soir d'octobre, et Sarah, imbibée d'alcool après leur soirée entre amis, ne marchait plus droit. Mike la soutenait comme il pouvait, assez éméché lui-même. Les deux tourtereaux ne prêtaient attention à rien, ni aux pigeons marchant sur les routes, ni aux jeunes qui squattaient dans les sombres ruelles à la recherche de nouveaux clients. Ils étaient dans leur univers, dans leur monde à eux. Les rires de Sarah résonnaient dans la ville endormie, et Mike ne connaissait pas d'autre son plus joyeux, plus joli. Le duo de coeur était heureux, en cet instant.


C'est ce son cristallin, ce rire, qui déclencha leur enfer.

Ils ne se sont pas rendu compte, les tourtereaux, que quelqu'un, caché non loin d'eux, derrière une poubelle, les espionnait, les suivait dans l'ombre, intéressé et colérique. Cet homme ne supportait pas de voir des gens heureux, encore moins des gens amoureux. Cela lui rappelait son malheur, sa solitude... et ses vieilles années de prédateur jamais attrapé.

Au bout de quelques minutes de filature, l'homme était derrière eux, faisant style de rien. Il marchait doucement, les mains dans les poches et sifflotant. Les amoureux n'y prêtèrent même pas attention. Puis, sans crier garde, l'homme sauta sur Sarah. Mike, chez qui l'alcool commençait à bien monter, se mit à rire comme un abruti fini, les mains sur les genoux. La femme criait, gesticulait dans tous les sens, mais cela n'empêcha certainement pas l'inconnu de l'emmener. Et personne ne pointa le bout de son nez. Elle criait inutilement.


Il la traîna sur de longs mètres avant de s'engager sous le pont qui reliait les deux berges de la Deûle. Là, derrière le pont, il y avait une petite porte sale et délabrée, qu'il ouvrit d'une main aux ongles sales et longs. L'entrée était enfoncée presque sous la terre, à la limite du pont. C'était une vieille baraque condamnée à la démolition et on ne la distinguait presque plus du reste de l'environnement, tellement la crasse et la nature avaient fait leurs oeuvres...

En entrant, l'homme ne s'embarassa pas de délicatesse et la tête de Sarah frappa l'encadrement. Elle s'évanouit.


Pendant ce temps, Mike, après quelques minutes d'hébétement, le temps de dessaouler un peu, avait enfin compris la situation. Il avait vu par où était passé le ravisseur et il essayait de marcher le plus vite possible en se tenant aux murs des maisons endormies afin de retrouver leurs traces.

Quand il arriva derrière le pont, la porte de bois se refermait doucement et il courut pour la retenir. L'endroit sentait la marée, comme s'il s'était retrouvé à la plage en un claquement de doigts. Puis, juste après, l'odeur âcre emplit ses narines ; non, il n'était pas à la plage, loin de là. Il se retourna pour inspirer pleinement de l'air frais avant d'entrer.

Il voyait les ondulations du canal sous le vent, les éclats brillants de l'eau au clair de lune, et c'était hypnotisant... Finalement, il rapporta son attention sur la porte sale, bloqua une goulée d'air et s'enfonça dans le noir.


Mike avança, doucement, sans un bruit, puis s'aperçut qu'il était dans une sorte de salon, dans le noir, tout juste éclairé par la lumière naturelle, donc bien sombre, de l'extérieur. Il entendit la porte se refermer derrière lui et fit demi-tour afin de la retenir, hélas, trop tard. Il essaya de rouvrir cette dernière, mais n'y parvint pas.

Il rendit le souffle d'air frais et avala, en échange, l'air puant de la maison morte. La nausée le gagna, en même temps que la panique devant la porte qui refusait de s'ouvrir. Il y avait dans l'air une odeur qui lui était familière sans qu'il parvienne à mettre un nom dessus, cela sonnait comme une alarme qu'il décida d'ignorer.

Il poussait, tirait. Rien n'y faisait, l'accès était condamné. L'homme devait avoir la clé, pensa Mike, dans sa logique alcoolisée...


Il longea alors le couloir étroit à l'opposé du salon, non sans difficulté, en essayant de ne pas inspirer les effluves moisies de ce logement à l'abandon, de ne pas toucher les murs aux allures graisseuses, en ignorant le petit chuintement qu'il entendait plus loin derrière lui, puis arriva près d'une salle obscure, comme une chambre, il y avait un matelas sale par terre, des poils de chiens partout et une petite table en plastique cassée, voire brûlée par endroits. La pièce était éclairée par une lampe torche dirigée vers lui, posée sur le sol, et à côté d'elle, une bougie presque fondue attendait. Il la vit enfin. Sa chère et tendre dans les bras de son ravisseur.


— Tiens, t'es quand même venu l'abruti ? railla l'inconnu en se levant, lâchant sa proie qui tomba comme une poupée molle. T'en a fallu du temps vindieu...


Mike serra les mâchoires, il ne pouvait rien tenter, Sarah avait l'air attachée près de l'homme misérable, les yeux fermés, les cheveux étalés sur le sol terreux - s'il y avait eu du carrelage à une époque, on n'en voyait rien aujourd'hui. Mike analysa la situation. Il avait peur que toute tentative soit fatale à sa petite amie, elle était proche de son ravisseur, avait l'air mal en point et lui n'était pas dans un meilleur état avec l'alcool.

Personne ne leur viendrait en aide, personne ne pouvait entendre ce qu'il se passait ici, ni les badauds qui marchaient au loin, ni les voisines du bloc à une cinquantaine de mètres, personne. De toutes façons, personne n'interviendrait, il le savait, c'était ainsi.


— Ben quoi, t'as perdu ta langue min tiot ? continua l'inconnu, moqueur, coupant Mike dans ses pensées.

— Nan, répondit simplement Mike, qui tentait de trouver une solution.

— T'attends quoi ici ? Cette chose ? demanda l'homme en désignant Sarah, inanimée. Elle te servira plus à grand chose mon p'tit.


Mike ne comprit pas tout de suite, ou ne voulut pas comprendre. Il avança doucement vers le clochard, tout doucement. Là, il vit devant lui un homme gigantesque, qui le dépassait facilement de deux têtes, sale, aux cheveux longs, grisâtres, emmêlés. La barbe qu'il portait avait l'air d'abriter une faune tellement elle tremblait quand l'homme parlait. Ses vêtements n'en étaient plus vraiment, tant les trous jamais rapiécés étaient grands. L'odeur était insupportable.

Mike s'avança. Malgré la taille du vieux, son aspect l'avait réconforté, ce n'était qu'un clochard, il en ferait une bouchée.


— Hooo, tout doux gamin, tu veux faire quoi ? se moqua le vieux.

— Rendez-moi ma femme, je ne vous ferais aucun mal mon vieux.

— Moi j'veux ben te la rendre, mais pourquoi faire, elle est morte ! se mit à rire le ravisseur, à pleine dents, du moins à gorge déployée, car des dents, il n'en n'avait plus beaucoup.


Mike se mit à voir rouge, le sang pulsait dans ses oreilles, la douleur lui martelait le crâne déjà bien endommagé par l'alcool. Il poussa un hurlement rauque, douloureux. Il ne voulait y croire, et pourtant, depuis qu'il était entré dans la pièce, en effet, sarah n'avait pas bougé un cil.

L'inconnu riait aux éclats, fier de son effet. Puis il fit une chose qui dérouta Mike : il avala la clé de la vieille porte percée. Mike, dans son état, paniqua, se sentant condamné. Il ne songea pas que s'il était entré, il pouvait sortir. Pour lui, l'issue ne passait que par la clé, et non par cette porte qu'il n'avait juste pas eu la force d'ouvrir.

Il sauta sur l'inconnu qui se laissa faire, et l'étrangla, longuement, de toutes ses forces. Ils tombèrent sur la lampe torche qui se brisa, plongeant tout le monde dans le noir.


L'homme mourut dans les rires qui étouffaient de plus en plus dans sa gorge broyée, et c'était le son le plus effrayant qu'ait jamais entendu Mike.

Le corps de son ennnemi enfin inanimé par terre, il se rua sur Sarah à tâtons. Il la trouva, la secoua, et il entendit un faible murmure.


— Il a ouvert le gaz dans la cuisine...


Mike ne comprit pas ce qu'elle marmonnait, la secoua, lui caressa le visage, l'embrassa en pleurant, soudain sobre, mais elle ne répondit plus. Il s'assit sur la terre sale, pleura, ne sachant que faire. Il voulut allumer la bougie, sortit son briquet de sa poche...