Dégonfleur dégonflé
S’il y avait une chose que Jack ne supportait pas du tout, c’était le bruit claquant et irritant des talons de femmes sur le macadam humide.
Clac, clac, clac.
Surtout quand ceux-ci martelaient le sol avec assurance, en rythme. Preuve que leur porteuse allait au monde, le fracassait, se montait en étoile, sûre d’elle, convaincue qu’elle était maîtresse de son destin.
Et ça, Jack ne pouvait le concevoir.
Qu’une femme, en pleine nuit qui plus est, n’ait pas peur de marcher dans les rues sombres du Vieux-Lille, sur les pavés humides et reflétant la lune cachée, le rendait fou. Qu’elle n’ait pas peur du Dégonfleur le rendait malade. Les femmes se devaient d’avoir peur, d’avoir cette crainte tatouée dans les iris de leurs si beaux yeux. Devaient craindre pour leur corps si beau, si courbé… Et celle qu’il entendait n’avait pas l’air de se rendre compte du danger qu’elle encourait dans ces rues pavées, dans l’obscurité de cet hiver doux.
Elle le rendait fou au point d’en faire, finalement, sa prochaine proie, se référant aux claquements des chaussures maudites. Caché derrière des poubelles de recyclage, il scrutait.
Les vitres des rares bistrots encore ouverts laissaient entrevoir une vie nocturne dont il ignorait tout. Des ombres dansantes, des échos criards, des relents d’alcool se diffusant dans les rues fraîches… Tout ceci ne l’attirait pas. Même ces donzelles qui se dandinaient devant les cafés bruyants ne l’intéressaient plus.
Lui, il voulait la femme aux talons.
De poubelle en poubelle, il avança, pestant contre toutes ces choses affreuses qui lui barraient la route – des parcmètres, des voitures minuscules, des trottinettes, des scooters… et des crottes de chien parsemées ci et là comme les cailloux du petit Poucet ; puis enfin il la vit.
Splendide créature, divine fée de la nuit, blanche étoile des ténèbres. Le Docteur Jack était en pâmoison. Pourquoi Docteur ? Seul lui savait...
Envolée la fureur. Envolée la haine, la colère et l’envie de faire mordre le pavé à la femme aux talons – Louboup'tin qui plus est – si flamboyante. Il sortit de sa cachette et marcha. Il fit claquer ses pieds nus sur le sol mouillé. Flic, flac. Et la rouquine se retourna. Satan, qu’elle est encore plus divine de face ! se dit-il, la bouche ouverte et les yeux fous.
La belle inconnue en Louboup'tin sourit. Des dents brillantes, si blanches que la lune faisait pâle figure à côté. Le bruit de la vie nocturne s’estompa dans la tête de l’homme aux pieds nus. Et ce fut la goutte de trop pour Docteur Jack, qui sombra alors dans les ténèbres en se claquant le crâne sur un pavé.
***
Le réveil fut brutal. La femme rousse aux Louboup'tin était assise devant ce qui ressemblait de loin à un lit d’appoint en métal, dans un appartement somme toute très coquet, orné de dentelles partout, de voilures transparentes et noires, de boudoirs molletonnés aux coussins tout fluffy roudoudous. Des chandeliers d’aspect ancien étaient suspendus au plafond, noir lui aussi, et les rares meubles, en dehors de ce lit qui détonnait, étaient d’un style baroque vieillot, voire gothique. Elle attendait, les jambes croisées, la jupe de cuir au ras des fesses, les Louboup'tin toujours aux pieds qu’elle avait si soignés, vernis sans défauts. Puis l’homme allongé sur le lit grogna en tentant de bouger.
Il ouvrit les yeux et un large sourire se dessina sur son visage en voyant sa fée de la nuit juste à ses côtés. Il ne fit même pas attention qu’il était attaché, des mains, des pieds, ni qu’il était à poil sur le vieux matelas. Tout ce qui lui importait était qu’Elle était là, à ses côtés.
La belle rousse lui sourit en retour. Elle était ravie de voir que l’effet produit par sa plastique parfaite était toujours aussi vif, aussi fort. Elle se trémousserait presque si elle n’avait pas d’autres impératifs. Comme celui de se nourrir par exemple.
Alors elle effaça son sourire, lui non, toujours fasciné par la beauté de la créature qui lui caressait maintenant les bras, doucement, en se passant de temps en temps la langue sur les lèvre. Une langue si rouge, si lisse, si… anormale.
Les caresses se firent plus fermes, plus griffues. Et toujours, le Docteur Jack, le Dégonfleur de ses Dames, souriait. Il souriait quand les doigts si doux entamèrent sa peau, quand les ongles grattèrent ses muscles, quand la belle rousse montra les crocs. L’apothéose de son contentement fut atteint quand elle l’embrassa doucement dans le cou.
Puis tout s’arrêta.
Elle se rassit posément et lui, sanguinolent, douloureux, souriant, attendit. Il espérait même. Que ça recommence, qu’elle l’embrasse, le caresse, le dévore, tout, pourvu qu’elle le touche encore une fois.
– Alors mon beau… lança-t-elle d’une voix si douce, si pure. C’est toi qui dégonfle mes sœurs ?
– Hein ? Tes sœurs ? répondit-il, toujours avec ce bête sourire sur le visage, les yeux fous.
– Tout ce qui a un sein, ou deux, est ma sœur.
– Je… je…
– Tu quoi ? Tu te dégonfles ?
– Je…
– Ho puis tu m’ennuies à la fin ! Je m’attendais à autre chose vois-tu. Les rumeurs disaient faux, faux faux ! Tu n’as rien de cet effroyable individu dont les femmes parlent ! Tu n’es qu’un minable… je… je… c’est pour contrer ce bégaiement affreux que tu les tues ? Tu as honte de toi ?
L’homme effaça son sourire – enfin ! – et la regarda plus précisément. Soudain, elle lui sembla tellement moins divine, moins belle, moins… femme même. Devant lui, sur cette chaise noire et ouvragée, se tenait une toute autre chose que la rouquine de qui il voulait recevoir le baiser de la mort. C’était une femme, certes, mais au visage fripé, ridé, vieux de plusieurs siècles, d’où des canines acérées pointues et noires sortaient d’une bouche putrescente. La chose sourit à l’homme attaché.
– Je suis navrée, vraiment navrée, de devoir me présenter sous ce jour. Je peux être plus avenante, tu l’as vu mon beau Docteur. Mais j’en ai ma claque de cette chasse. Alors fini les apéritifs langoureux. Tu as assassiné nombre de mes sœurs depuis ces deux derniers siècles. Tu es enfin là, sous mon joug. Je ne vois pas pourquoi je devrais en plus faire un effort de présentation alors que t’es même pas fichu de me répondre. Dernière chance : pourquoi ?
L’homme se fit minuscule, si tant est que cela fut possible dans la position grotesque où il était… Puis, chuchotant, plus pour lui que pour la créature, il répondit.
– Je n’ai rien contre elles… Rien du tout, au contraire. Mais vois-tu, chère collègue de la nuit, quoique collègue est un bien grand mot, toi, tu dévores mes pairs, moi je les soulage juste du poids de la vie. Je me contente de laisser leur sang gonfler la terre…
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Après ma première fois, après ma première pulsion, j’ai compris que c’était ce à quoi j’étais voué… Je me devais de le faire.
– Et ce ne serait pas lié à un problème avec ta maman ? Un vieil ami, Freud, m’a souvent parlé des dérives qui sont liées aux rapports incestueux que nous voulons entretenir avec nos ascendants… Il n’a pas dit la même chose quand je lui ai offert l’opportunité de devenir comme moi… Quand il dévorait ses patientes dans son nouvel institut… Maman n’y était pour rien, pauvre homme… Il a eu une belle carrière au final… D’ailleurs il propose encore des consultations, sais-tu ?
– Mais tu est immonde !
– Non, plutôt généreuse. Alors, il doit bien y avoir quelque chose qui te motive non ?
– Bah, disons que j’aime leur cri quand je les attrape la nuit, sous une lune pleine la plupart du temps. Et j’aime la beauté de la scène finale, les natures mortes.
– Tu aimes soigner ton style donc.
– Un peu ouais !
L’homme semblait moins effrayé par l’aspect de la femme. Elle lui paraissait même plus jeune que tout à l’heure. Était-ce le fait de discuter, alors que tous les deux connaissaient l’issue fatale ? Ou alors le fait que, mutuellement, entre prédateurs, une forme de respect s’était naturellement instaurée ? Il ne saurait le dire. Toujours est-il qu’il reprit la parole, de façon beaucoup plus assurée.
– Au début, j’avais juste envie de voir leurs yeux s’éteindre, voir ce voile se former dans leur regard, comprendre ce que ces yeux voyaient à la toute fin. Puis c’est devenu plus fort que ça. Même si leur corps ne m’intéresse pas, j’aime l’esthétique. D’ailleurs, Hitchock m’a souvent consulté pour ses films, vois-tu. La peur des femmes, les yeux, les expressions, j’étais le plus à même de lui apporter. Après ce fut monsieur King, l’écrivain… Il se régalait des détails que je lui offrais. La position des corps, des seins surtout. J’aime beaucoup les retirer, enlever cet artifice qui rend fou… d’où mon surnom je suppose, qui est d’un ridicule d’ailleurs. Bref, donc les détails, le sang, la quantité... J’ai tout noté et offert aux plus offrants, que ce soit pour des films, des livres, des documentaires, des docteurs…
– Mouais… Admettons. Tu sais que ça fait super longtemps que je te traque, tu changes beaucoup de pays dis-moi…
– Faut bien. Même si la maréchaussée, enfin, la police maintenant, est longue à la détente, sans mauvais jeu de mots, au bout d’un moment l’étau se resserre.
– Ma foi !
– Par contre, pourquoi tu me poursuis ? J’ai le droit de savoir avant de mourir, je crois.
– Londres, 1888.
– Oui ?
– Maman…
L’homme, s’il avait pu, se serait relevé, choqué. La mère de cette femme était une… une…
– Une catin ! Ta … une…
– Et bien quoi !
– Mais !
– Ho ça va hein !
Le docteur Jack ferma les yeux, se remémorant les faits. Une vieille ruelle sombre, une nuit d’hiver, à Whitechapel. Il avait fait couler de l’encre, en cette période, quel régal c’était. Mais jamais il n’aurait pensé que… qu’une vampire puisse être… C’était, à ses yeux, une injures aux puissances démoniaques qui leur avaient offert leur vie éternelle. Une ignominie même ! Quel bien il avait fait en l’éliminant, finalement. Une vampire prostituée…
– Elle n’était pas comme moi… Disons qu’elle était presque immortelle, mais pas comme moi, tu n’aurais jamais réussi à la tuer sinon, penses-tu. C’était une sorcière. Presque comme toi. Tu es quoi d’ailleurs ?
– Pourquoi ne s’est-elle pas défendue ?
– On venait de se disputer à cause de mon choix de carrière. Elle n’était pas en forme…
-- Devenir ce que tu es est un choix ? C’est possible ?
– J’en suis la preuve presque vivante. Alors, tu es quoi ?
– Je ne sais pas, je ne meurs pas, c’est tout. Je n’ai jamais cherché à comprendre… Je pense plus être juste immortel qu’autre chose… Je n’ai aucun souvenir, ni de ma naissance, ni de ma famille… J’erre ici et là…
– Tu es un démon alors… un petit démon insignifiant qui a tué ma mère… et qui tue mes sœurs… Ouais j’ai l’air mélodramatique, mais que veux-tu… Faut bien soigner nos … règlements de compte. C’est plus vendeur, sais-tu. Je pourrais même ajouter que ma vie n’est plus la même depuis, mais même moi je n’y croirais pas…
Jack, plus curieux que désolé par ce qu’il avait fait un siècle auparavant, se mordit la lèvre, faisant perler une goutte de sang que s’empressa de recueillir la rousse. Elle porta son doigts à sa bouche redevenue pulpeuse et le suçota, faisant rejaillir en l’homme prisonnier des tourments sensuels qu’il contint avec rage. La vampire rousse, sachant l’effet qu’elle faisait, continua alors le petit manège. Recueillit à nouveau le sang du tourmenté et le suçota encore. N’y tenant plus, l’homme gémit, se trémoussa.
La belle, satisfaite de la torture infligée, arrêta ses mouvements. L’heure de la parole était terminée, l’heure des préliminaires aussi. Elle s’approcha à nouveau du cou de l’homme, redevint la créature splendide qu’elle avait été plus tôt dans la soirée et posa ses lèvres sur l’artère palpitante du docteur.
En une morsure, la peau craqua. L’artère s’ouvrit et son contenu fut aspiré goulûment par la bouche aux canines pointues qui prenait de temps en temps une pause pour savourer le goût de ce sang si savoureux. Du deux cent ans d’âge, au minimum, se dit-elle, ravie. Les yeux de l’homme roulaient dans leurs orbites tandis que ses jambes et ses bras s’agitaient dans des soubresauts involontaires. Il ne souffrait pas, mais la peur de la fin, le sang qui n’irriguait plus ses membres ne l’aidèrent pas à se détendre.
Le voile qu’il désirait tant voir sur ses compagnes de la mort se montra sur ses pupilles dilatées. Il ne le voyait pas, et pourtant, il était là. Fin, comme une couverture qui bordait des yeux qui avaient déjà bien vécu pour une nuit éternelle, il se posa doucement. Puis enfin, le cœur cessa de battre, ne pouvant plus rien pomper. La belle était repue et le Dégonfleur était mort.
Elle sortit ensuite de chez elle, en claquant ses Louboup'tin le plus fort possible sur le pavé humide, pour signifier au monde qu’elle arrivait, plus forte que jamais, plus immortelle aussi, grâce au bon Docteur Jack.
FIN