Horror Stories

Fleurs des âmes


Les tombes luisent et ruissellent sous la pluie battante, sous la lune croissante. Elles sont figées dans la terre, dans le temps, à peine effleurées par les époques passées et à peine languissantes des époques futures. Elles sont là, et elles ne bougeront pas. Aucune d’elle, sauf celle-ci, la petite noire, sans croix, sans ange, sans statue, sans fleur. La tombe maudite, à l’écart des autres. Elle ne luit pas elle, ni ce soir, ni les autres.

Noire, si triste, si différente. Noire et mienne. Ma tombe, ma dernière demeure. Ma maison. Et, je vois. Je vois que jamais, jamais… personne n’est venu ici se recueillir. Jamais personne n’a versé une larme de regrets sur le marbre pourri. Jamais personne n’avait pris la peine de faire graver mon nom.

Mon nom… Quel est-il d’ailleurs…

Je suis. J’étais. Je serais aussi probablement. Ces craquelures sur le marbre, cette terre qui reste sèche alors que l’eau ruisselle partout autour de la stèle. Je vois, je sens. Je pose ma main fantomatique sur l’obscur minéral. Et je brûle. Je fonds. Je hurle. La lune me regarde, moqueuse, et moi, je pleure. Je pleure des larmes vides.

Je suis un homme brûlé. Un homme jugé. Un homme condamné. Un homme sorcier.

Je suis le dévoreur des innocents et l’amant des femmes malheureuses. Je suis l’outil de la vengeance, la main de la mort.

Je suis mort. Je suis mort. Je suis mort.

Et je n’ai plus de nom.

Je vois, ces ossements enfantins sous ma pierre tombale misérable.

Je vois ces sexes de femmes corrompues.

Je vois ces larmes de maris désœuvrés.

Je vois aussi ces chats, ces chiens, ces oiseaux, monnaie de vie, monnaie de mort, monnaie d’ici et de l’au-delà.

Ils n’ont rien compris.

Ils n’ont jamais cherché à comprendre.

Enfermés dans leur peur, dans leur certitude si terre à terre, dans leur confort.

Tellement plus pratique.

Je suis un fantôme. Un errant. Et ma maison ce soir, va disparaître.

Invocation. Je hurle mille morts, mille vies, mille nuits. Je hurle vers la lune, le ciel et la terre.

Et ils arrivent. Ils arrivent en nombre, si petits, si noirs, si tristes. Si grandes aussi. Si belles. Si mortes. Ils arrivent tous, ces morts en peine, et ils me tendent la main.

Ils savent eux, que je n’ai utilisé mon pouvoir que pour leur apporter un sentiment de contrôle, une sensation de guérison, une sensation d’amour aussi. Souvent, trop souvent.

Aidez mon fils ! Aidez ma femme ! Aidez moi !

Je suis le dévoreur d’âme.

Je n’existe pas, plus.

Et ce soir, ma tombe disparaît.

Tous ensemble, de leur cœur noir et putride, ils œuvrent. Ils œuvrent pour la faire exploser sous leur regrets, leurs remords.

Et tous, me demandent pardon, me rendant mes larmes, me rendant mon âme.

Je leur pardonne.

Je suis le guérisseur. Le bon ami. Le Taiseux.

Je n’ai plus de nom, mais je n’ai plus de peine non plus.

Ce soir, ma tombe disparaît, et à sa place, des fleurs, des centaines de fleurs épanouies, vives, vivantes, colorées. Et sur chacune d’elle, un de mes fantômes pose une larme. Une larme de regrets qui les colore eux-mêmes à leur tour.

Ce soir, le cimetière scintille. Et enfin, enfin il n’y a plus que des tombes aimés, chéries et honorées.

Ma tombe est dans chacune d’elle. Dans le cimetière du Taiseux. En paix.