Horror Stories

Anubis 2000

auteur : Driller_killer

publiée le 2021-02-16 17:07:53

JEUNE, VERTIGE, FOIRE


La foire aux manèges de la ville allait bientôt fermer pour aller vers d’autres horizons et la bande de jeunes, déjà bien alcoolisée, voulait en profiter au maximum. C’est qu’ils n’avaient pas beaucoup l’occasion de s’amuser dans leur petit patelin, ces ados, et la foire annuelle était peut-être le seul moment où les parents lâchaient la bride de leur chers rejetons. De bons petits, ces jeunes. Studieux, propres, polis… Des anges. Jusqu'à ce soir-là. Avant qu’ils ne franchissent une limite invisible, une limite entre leur monde et le monde de la nuit, des jeux et de l’argent. Le monde des fêtes foraines.

Un verre après l’autre, ils s’étaient enfilé des rasades de whisky pur et des bières, ils avaient fumé quelques joints, en riant bien du mauvais tour qu’ils jouaient à leurs parents qui étaient persuadés, à cette heure, que leurs enfants s’amusaient sagement dans quelconque manège, comme la chenille ou les auto-tamponneuses… S’ils avaient su…

Matt, Chloé, Nick et Lana étaient bourrés, bien comme il faut, quand ils entrèrent dans le périmètre de la foire. Des machines à sous, des machines à pinces, des baraques de friandises, de frites, des manèges, carrousels et autres engins plus vertigineux, telles des pinces gigantesques qui envoyaient bouler les gens dans les cieux, ou encore des montagnes russes… L’animation qui régnait pour le dernier soir était grisante. Et ça criait dans les manèges, et ça enfumait l'atmosphère aux senteurs de barbapapa, et ça rameutait les potentiels clients à coups de pub et de promotions.
Lana voulait aller dans la maison hantée, qui était plus une baraque rectangulaire à deux étages qu’une maison d’ailleurs. Chloé voulait tester les montagnes russes, incertaine de ne pas vomir une fois arrivée en haut. Les garçons voulaient tester la machine à oxygène, nommée normalement Anubis 2000... Une attraction renommée, qui faisait parler d’elle chaque année. Le défi était d’y aller, de ne pas fermer les yeux et de ne pas crier.

Cinquante mètres de hauteur et le double en plein vol, dix-huit de large sur la base, une nacelle qui pouvait tenir huit personnes. Vitesse en plein milieu de la volée : quatre-vingt dix kilomètres heures. Le bras géant faisait des tours sur lui-même, comme quelqu’un qui ferait voler un seau autour de lui tout en laissant le liquide plaqué au fond. C’est ainsi que les journaux le décrivaient. Les garçons regardaient l’énorme machine avec des yeux brillants, encore, sinon plus, alcoolisés. C’est probablement ça qui les a incités à acheter les billets. Ils appelèrent les filles.

— Hey ! Venez faire l’Anubis 2000 ! articula pathétiquement Nick en faisant des signes aux filles qui titubaient avec une barbapapa dans les mains.
— Mais ça va pas la tête ! hurla Lana en riant.
— Allez, j’ai déjà acheté les places ! On pourra l’dire aux potes à la rentrée !
— Ouais, pas con… répondit Chloé totalement à l’ouest.

Les filles approchèrent de la file d’attente. Huit par huit, les gens défilaient. Il y avait foule. Les employés, forains de métier ou saisonniers, tentaient de juguler la foule très éméchée. Le groupe de Matt était bientôt à l’entrée du manège.

— Veuillez déposer vos sacs, vos lunettes, tout ce qui peut tomber… leur dit d’une voix blasée un jeune forain.
— J’vais rien déposer du tout mon p’tit ! répondit, hilare, Matt.
— Si vous ne déposez pas vos affaires, vous n’entrez pas dans le manège.
— Oh que si, que j’vais y entrer dans ton putain d’manège !

La musique du manège résonnait sûrement dans toute la ville tellement les basses étaient au max. De la fumée sortait de petits tuyaux sous les marches de l’attraction et les lumières éclairaient de toutes les couleurs les gens qui attendaient de voir comment la scène allait se terminer.

— Monsieur, je vais vous demander de quitter les lieux, nous allons vous rembourser, vint leur dire quelqu’un de plus âgé et de plus sévère.

Sûrement le patron de la bête.

— Que dalle gros porc.. Je reste. Va t’faire voir toi et tes potes, on vous paie déjà grassement, c’est suffisant !

Nick n’en revenait pas. Il avait osé parler d’une manière que sa mère aurait désapprouvé à coup sûr. Il était grisé par son courage et décida de gifler le patron.

Il n’aurait jamais dû.

Contre toute attente, le patron ne répondit pas. Ni au coup, ni aux insultes. Il leur sourit puis se tourna vers le petit jeune. L’employé s’approcha du patron et ils s’échangèrent des paroles à voix basses. Souriant l’un et l’autre, ils se retournèrent ensuite vers les quatre jeunes.

— Bon, excusez-nous, faites comme bon vous semble si vous êtes sûrs de tenir vos sacs.
— Voilà, on s’entend hein !? ironisa Matt, le sourire vainqueur.
— Ouais, on s’entend, grommela le patron. Préparez-vous, c’est à votre tour.

Les quatre amis se dirigèrent vers le petit portillon qui leur permettait d’accéder aux nacelles de l’attraction, à peine anxieux de ce qu’ils allaient vivre. Le manège était à l’arrêt maintenant et les passagers précédents sortaient en titubant. Une femme se dépécha pour aller vomir sous les rires des spectateurs.

Lana s’assit en première sur le premier siège, suivie de Chloé et des garçons. Ils ne furent pas interpellés quand le patron ferma le portillon avant d’avoir rempli la nacelle. Ils ne furent pas plus inquiets quand la musique démarra de nouveau et qu’à la place de la musique techno, ils eurent droit à un genre de musique funèbre qui résonna dans leurs oreilles. Le manège commença à balancer d’avant en arrière, de plus en plus fort jusqu’à avoir l’impression de se retourner. Ce qui fut le cas. Une fois, deux fois, le bras les faisaient tournoyer de plus en plus vite, et les quatre amis rirent à n’en plus finir. Cela aurait dû s’arrêter là, mais le patron ne l’entendait pas de cette oreille. Il appuya sur le bouton rouge, près du bouton de démarrage. Le manège n’émit plus aucun son. Le bras continuait pourtant de tourner, tourner, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Il allait trop vite. La foule regardait le spectacle, ahurie. Certaines personnes criaient aux forains d’arrêter le manège, mais ceux-ci firent la sourde oreille.

Au bout de quelques minutes de ce traitement, le manège s’arrêta tout à fait. La nacelle se retrouva stoppée, balançant légèrement. Les quatre amis étaient là, les yeux fermés. Du vomi leur coulait du menton, du sang aussi. Leurs sacs, accrochés misérablement à travers leurs bras, étaient suspendus sous leurs pieds, déchirés. Leur tête était penchée sur leur cou, comme si leur nuque était pliée en angle droit.

Quelqu’un hurla dans la foule. Puis un autre. Les jeunes étaient morts. Étouffés dans leur vomi, assommés par leurs affaires, le cou brisé. Et certainement aidés par les forains qui avaient trafiqué la vitesse de propulsion. La fête fut finie sur la dernière note de la musique funeste, dans un nuage de fumée rose senteur caramel.