Horror Stories

Pour Sarah,

auteur : Driller_killer

publiée le 2021-02-02 10:59:14

DéMON, LETTRE, POUVOIR


Je suis. Drôles de mots, et quelle sensation que de pouvoir écrire cela, pouvoir le ressentir, alors que je suis condamné à… l'inexistance. Je suis. J’existe. Mais à quel prix ! Pour combien de temps ? Je n’échapperais pas toujours à ma destinée. Respirer, bouger, parler… Terré dans une sombre demeure, aux volets clos à jamais. Aux portes scellées pour toujours. Une maison de laquelle je ne sortirais jamais plus. Ma tombe. Pour le bien de l’humanité, pour ton bien, Sarah.

Je… Je suis, et je vais te raconter ce que j’étais.

Mon nom est James L. Finish. Tu le sais probablement. Ce nom stupide, que mes camarades s’employaient à répéter à longueur de temps. “Il est fini le James”. Du moins… ils s'en moquaient jusqu’à ce que nous arrivions au collège et que je leur fasse regretter après la découverte de ce mystérieux pouvoir dont j’étais pourvu. Avec ce pouvoir, m’est venu une force mentale, morale, physique qui me permettrait à jamais de ne plus subir, ne plus pleurer, ne plus courber l’échine. Une simple pensée suffisait à couper le souffle de quiconque osait se mettre entre le monde et moi. Tu es libre d'y croire, ou de me penser fou.

Le premier à subir mon courroux fut John Milkyway. Cet idiot riait encore, après bien des années, du nom stupide dont m’avaient affublé mes parents avant de me laisser seul et hurlant à la mort, enveloppé d’une couverture, devant une église. Église dans laquelle je me suis toujours senti mal, oppressé, douloureux. Oui, ce John riait, et moi, je contrôlais ma colère. Tout en fulminant, j’imaginais mille tortures dont je pourrais un jour faire l’exercice sur ce garçonnet pathétique et boutonneux. Tête dans une bassine d’eau, fouet lacérant son dos, ongles arrachés à la seule force de mes doigts. Les yeux fermés, j’essayais de me concentrer sur ses pensées bienheureuses tout en inspirant le plus fort possible dans l’espoir de ne plus l’entendre.

Sauf que, quand je les ai rouverts, le camarade John gisait par terre, dans une mare de sang noir dont l’odeur m’alléchait plus que de raison. Ses mains étaient en bouillie, sa tête mouillée comme s’il sortait de l’eau alors que nous étions dans les couloirs austères en béton du collège. Son dos, mis à nu, lacéré, de sorte que j’avais l’impression qu'il était devenu un damier sanguinolent, dont le croisement des cases formait des trous béants.

J’étais stupéfait. Était-ce réel ? Avais-je accompli ce miracle rien que par la force de ma pensée ? Sarah… Je puis te jurer que jamais, non jamais, je n’avais voulu ça dans la sphère palpable qu’était notre Terre, dans notre réalité. Tout juste l’avais-je pensé… Pensé oui. Espéré ? Peut-être… Je n’en ai guère le souvenir. Je me souviens juste de ma stupeur, et de ma peur juste après. La peur de voir arriver les surveillants de l’établissement, la peur qu’on sache que j’étais coupable de cet odieux crime, quand bien même il servait mes intérêts. J’ai donc fait la seule chose sensée à mes yeux. Fuir.

J’ai pris un élan fantastique et me suis mis à courir afin de sortir de cette prison qu’était mon école. Et je n’ai pas cessé jusqu’à arriver au bout de la ville. Perdu. Seul. Que devais-je faire ? Une seule solution s’imposait à moi : me cacher. C’est alors que, crois-le ou non, un homme m’est apparu, comme sorti de nulle part. Encapuchonné, je ne voyais pas son visage. Je voyais juste ses mains dépasser de sa longue cape noire.

“Accompli ta destinée, ne fuis pas ton pouvoir. Fais, va et reviens-nous, mon fils” m’a-t-il dit d’une voix basse, venue d’ailleurs. Puis, sans me laisser le temps de lui répondre ma surprise, sans même me laisser le temps de savoir qui il était, il a disparu. Oui,disparu ! J’étais de nouveau seul, sur cette route sinistre, dans un brouillard laiteux et humide.

Je suis retourné en arrière, comme mu par une force externe à ma volonté. Je suis revenu dans le collège où s’affairaient des hommes de loi, des médecins, des parents désormais endeuillés, et des camarades hystériques. Je n’ai rien dit, rien montré et suis entré dans l’établissement. La bibliothèque serait mon refuge. J’avais déjà oublié l’homme mystérieux. Je n’avais qu’une envie : oublier le reste.

Les années ont passé. J’ai ainsi décimé deux, trois autres garçons stupides. Je contrôlais mon pouvoir, et j’étais assuré de ne pas être découvert, pour je ne sais quelle raison. J’étais en sécurité dans ma ville. Et ça aurait dû durer plus longtemps, si tu n’étais pas apparue dans ma vie. Telle une comète tombée du ciel, ta présence à illuminé mon destin. J’entrevoyais un soleil dans les ombres qui furent ma demeure. Une lune dans la noirceur de mon âme. Un diamant dans la fange. Belle comme… Comme rien qui n’existe sur Terre. Aucune comparaison n’est permise.

Tu n’as probablement jamais eu vent de mon existence, et pourtant… Elle est reliée à la tienne. Depuis toujours. J’en suis persuadé. Je t’observais au détour de mes promenades, tu n’étais jamais seule. La dernière victime de ma fureur, avant l’explosion de haine, fut celui que tu nommais “Chéri”, lors de vos pauses sur les bancs du parc où vous mangiez le midi après vos matinées de labeur à l’usine. Il m’a suffit de penser et d’espérer le voir s’éttoufer avec ce cornichon stupide qu’il tenait dans sa main. L’imbécile l’a enfourné tout entier, l'enfonçant à l'aide de ses doigts au fond de sa gorge, les yeux éberlués... jusqu'à devenir aussi bleu que le ciel ce jour-là.

Tes larmes ont maculé son pauvre corps mou que tu tenais enlacé dans tes bras, le berçant de ta mélancolie et ta douleur. J’ai alors ressenti une chose dans ma poitrine, une chose nouvelle. La tristesse. Je ne supportais pas de te voir ainsi. Pas toi. Alors... j’ai explosé. Du haut de mes vingt ans, j’étais arrivé à l’apogée de mes capacités, tant émotionnelles qu’infernales. J’ai gardé les yeux ouverts, me bouchant les oreilles pour ne pas entendre tes appels à l’aide désespérés et tes sanglots.

J’entendais alors, à la place de ta souffrance, les fenêtres des maisons alentour voler en éclat, les carrioles des chevaux se renverser, le cri des passants tombant les uns après les autres, brûlés par des flammes sorties de leurs corps. Je n’en pouvais plus. Et toi… TOI ! Tu restais là, ahurie, bouche bée, tremblante, regardant autour de toi. Tu te demandais probablement quel sort funeste était tombé sur ta ville.

C’était l’amour. Cruelle ironie Sarah, n’est-ce-pas ?

Après ce déchainement, tu t’es effondrée, seule rescapée de ma haine. Et je suis tombé, à bout de force, soulagé. Mais c’était trop tard. Tu m’avais vu, et je suis persuadé que tu as compris ce que j’avais fait, ce que j’étais. Je n’ai pas pu fixer mon regard dans le tiens, tellement celui-ci faisait transparaître de la colère, de l’incompréhension, de la détresse ; je me suis relevé pour fuir à nouveau.

Je venais de me jurer ceci : ne plus utiliser mon pouvoir. Je ne voulais plus revoir ces sentiments dans tes yeux, plus jamais. Faisant fi des recommandations de l’homme que j’avais croisé à l’époque, j’ai décidé de me terrer ici, pour y finir mes jours, te laissant en sécurité. Et je pense, à l’heure où je t’écris, que tu seras bientôt en paix. J’entends déjà les cloches de mon dernier domicile sonner. Je vois déjà ma vue s’obscurcir. Je sens le soufre s’immiscer en moi, et mon cœur se serrer.

Sarah. Ton destin ne s’achève pas ici. Vis, existe, aime. Plus aucun démon ne se mettra entre toi et ta destinée.

Adieu,

James. L. Finish.