Horror Stories

Après la tempête, l'envolée

auteur : Driller_killer

publiée le 2021-01-16 14:18:56

DISPARITION, NÉCROPHAGIE, TEMPêTE


C’était typiquement le genre de balade que Joe et Linda aimaient. Le temps chaud, clément, invitait les amoureux à une idylle sur l’herbe, traversant champs et bosquets. Les nuages s’étaient enfin fait la malle alors qu’il avait plu pendant de longues semaines. Les oiseaux chantaient alors que leur voix s’étaient éteintes lors de la tempête, les criquets stridulaient et les fleurs embaumaient l’air de leur délicat parfum, fraîchement écloses… une renaissance. Coquelicots, volatiles, soleil, le tableau était féerique et Linda ne pouvait s'empêcher de sourire aux anges. Oui, c’était une journée parfaite.

Cela contrastait fortement avec la dernière semaine. En plus de la pluie, ils avaient dû endurer le noir, le froid, l’orage, les grêles, les arbres qui tombaient sous la hargne du temps… la colère des cieux au travers une tempête. Ils avaient été jusqu’à courir s’abriter dans le petit bunker familial du petit bois qu’ils contournaient maintenant, de peur de voir leur souvenir gâcher ce dimanche en amoureux. Oui, la tempête avait fait des ravages en ville. On ne parlait que de ça dans tous les journaux. Et Joe et Linda savouraient la chance qu’ils avaient d’être entiers malgré l’état de leur maison, malgré le nombre de morts.

Linda tenait fermement la main de Joe, déterminée à profiter chaque minute de sa peau, sa chaleur tandis qu’ils avançaient dans l’étendue verte, si verte… Parfois même, elle s’approchait de lui, le collant au corps afin de le humer. Mais elle faisait la moue à chaque fois, elle ne sentait pas son odeur. Le parfum de la peau de Joe, chaud, animal, ne ressortait pas comme avant. Probablement la faute à tout ce pollen, ces fleurs. Une bagatelle dans ce petit paradis !

Joe, lui, essayait de ne plus penser aux évènements récents. Il voulait juste s’imprégner de ce cadre magnifique, de sa femme qui le tenait et qui souriait. Une faille dans l’espace-temps, dans l’univers. Il espérait de tout coeur, même si c’était invraisemblable, que cet instant ne s’arrête jamais. Il voulait sentir son coeur battre au point d’exploser, tellement le bonheur était à son comble. Mais il constata que son cœur était tout à fait normal. Comme à l’accoutumée, il ne le sentit pas, conscient que son corps n’avait aucune idée de ce qu’il ressentait. Que son corps ne voyait pas, lui, la beauté de cette journée. La beauté des sentiments qui le traversaient.

Les deux amoureux décidèrent de s’arrêter là, en plein milieu de ce champ de fleurs. Allongés sur l’herbe légèrement humide, sans même se dire un mot, ils se parlaient. Les sentiments qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, la chaleur de leur relation, ils le sentaient. C’était comme un fil, un flux invisible entre leurs deux corps. Et pourtant, même si aucun d’eux n’en fit mention, ils ressentaient un léger malaise. Quelque chose d’indéfinissable. Quelque chose de sombre. Comme une chose qui leur manquait. Ils se regardèrent, inquiets tout à coup. Au loin, ils entendirent des coups de feu ; des chasseurs, sans doute. C'était la saison. Joe et Linda se disaient que les derniers évènements, puis la présence des chasseurs avaient tout gâché, au final. Même s’ils étaient heureux, la blessure était réelle. Irrémédiable. Un traumatisme qu’ils avaient beau masquer par leur pensées heureuses, il subsisterait. A jamais.

Las de se rendre maussades, les deux tourtereaux arrêtèrent de se regarder pour plonger leur regard dans le ciel. Celui-ci était bleu, sans nuages, clair et doux. Leurs pensées vagabondèrent. Linda pensait à sa famille qu’elle devrait appeler à son retour, afin de les rassurer sur leur subite disparition. Après tout, ils étaient partis sans prévenir personne, et elle savait que sa mère s’inquièterait. Joe pensait à son travail. Il ne se souvenait plus de sa dernière mission au garage mais il savait qu’il avait été absent un moment. Il avait intérêt à fournir une bonne excuse, car après la tempête, les commandes avaient dû être nombreuses. Qu’à cela ne tienne, cette journée était la leur. Ils auraient tout le lendemain pour arranger les choses. Le regard de leurs yeux se croisèrent à nouveau, et tous les deux se sourirent. Oui, c’était une belle journée. Une de ces journées qu'on avait l'impression de vivre chaque jour, alors qu'elle était unique.

Un nouveau coup de feu retentit dont l’écho s’éternisa sur les champs et les bois environnants. Dont l’écho fit s’envoler une nuée énorme d’oiseaux. Joe et Linda se relevèrent, stupéfaits par le bruit des volatiles, sans parvenir à distinguer tout de suite de quelle espèce ils étaient. Ils étaient énormes. Des vautours ! pensa Linda, apeurée. Joe devait songer à la même chose car il empoigna le bras de Linda afin de courir se mettre à l’abri, dans le petit bois. Tant pis pour cette fin de balade mouvementée, il ne voulait pas se trouver dans leurs griffes. Les vautours avaient mauvaise réputation, et vu leur nombre, il ne valait mieux pas se trouver dans leur viseur.

Linda courait aussi vite que lui permettait son souffle, inexistant en cet instant de peur. Joe la tirait. Vite, vite ! Trouver le petit bunker. Ne sachant pas d’où venait cette panique atroce, ils continuèrent de courir. Branches et ronces les fouettaient, les griffaient, mais ils ne sentaient rien, trop occupés à se sauver. Enfin, après des minutes de course effrénée, ils arrivèrent devant le bunker qu’ils avaient rejoint une semaine plus tôt lors de la tempête. Pas de chasseurs, ils avaient dû partir un peu plus tôt ou ils n’étaient simplement pas venus jusqu'ici. Les vautours, eux, étaient revenus. Amassés dans un bruit assourdissant d’ailes déployées et repliées, de cris et de grognements. Une masse grouillante de volatiles. Une masse vivante, se repaissant de… cadavres. Linda était tellement sous le choc par la vision écoeurante sous ses yeux qu’elle aurait voulu vomir, mais rien ne vint. Pas même une nausée, ou un gargouilli dans son ventre. Joe avait porté la main à son coeur, tout aussi sous le coup de l’émotion que sa femme, mais il constata qu’il était plus fort mentalement qu’il le pensait.

Les vautours piquaient, déchiraient, avalaient goulument les morceaux qu’ils avaient victorieusement arrachés aux cadavres sous leur corps plumés. Il y avait au moins deux corps, humains, pensa Linda, interdite. Joe constata que les corps n’en étaient plus tout à fait. Ils ne sentirent pas l’odeur nauséabonde qui en émanait. Encore ce pollen, songea Linda, heureuse de ce fait, finalement. Joe, dans un souci éthique et pratique, se dit qu’il faudrait crier, alerter les chasseurs au loin pour aller chercher les forces de police, les coroners, n’importe qui qui aurait pu leur ôter cette vision macabre des yeux. Mais il n'en avait pas la force. Immobiles, ils restèrent devant le spectacle morbide sous leurs yeux, comme prisonniers de cette vision.

Les corps n’étaient plus qu’amas sanguinolents d'os où persistaient quelques lambeaux de chair. Linda le constata. Les vêtements qu’ils portaient étaient élimés, déchirés, presque évaporés. C’est la dernière vision qu’elle eut avant que des gens n’arrivent, paniqués. Joe les regarda aussi. Ils s’écartèrent tous les deux de l’attroupement qui arrivait et qui venait de faire fuir les vautours mécontents. Des policiers, accompagnés des chasseurs qu’ils avaient entendus peu de temps auparavant.

— Bon… Voilà un mystère résolu alors, soupira le chef, dépité. On pourra répondre à leur famille maintenant. La question est surtout de savoir comment ils sont arrivés là… A deux pas d'un bunker, si c’est pas malheureux.
— Regardez derrière vous chef, vous voyez ce chêne ? Déchiré par la tempête du mois dernier. M’est avis qu’ils ont été assommés et sont morts sur le coup... Enfin, je l'espère pour eux.
— Vous êtes sûrs de leur identité messieurs ? demanda l’officier qui avait porté un mouchoir à son nez pour masquer l’odeur des cadavres en décomposition.
— Pour sûr chef ! répondit l’un des chasseurs, avalant un relent de vomi à la vue des corps. Il y avait le portefeuille de Joe. Et la bague noire de Linda, on l’a reconnue !