Horror Stories

Tatoue moi si tu peux


Cette fois, plus de retour arrière. Le rendez-vous était là, aujourd’hui, dans quelques minutes. J’avais assez attendu, l’occasion ne se représenterait pas de sitôt : j’allais me faire tatouer pour la première fois. C’est mon beau-père qui payait, heureux de pouvoir partager quelque chose avec moi. Et si j’avais su ce qui m’attendait, je me serais demandé s’il ne l’avait pas fait exprès… si ce n’était pas un cadeau empoisonné.

Nous sommes entrés dans le shop, petite boutique qui ne payait pas de mine, le « NiflheimTattoo », dans un petit patelin que seuls les gens des villes alentours pouvaient connaître. Dans la boutique, pas un rat, juste le tatoueur assis derrière un gigantesque comptoir orné de cartes diverses et de papiers dessinés. Il était tête baissée, en train de marmonner des trucs dans sa barbe. Cheveux longs, tatoué – évidemment – et l’air plutôt jeune. Il a levé la tête vers nous. J’ai eu l’impression qu’il essayait de sourire.

— C’est pour la mite ? a-t-il demandé.

J’ai fait oui de la tête, intimidée. J’allais me faire tatouer une sale mite sur le bras, juste parce que je trouvais ça marrant. Aucune signification, j’voulais juste quelque chose de drôle. Et encore une fois, si j’avais su, j’aurais choisi autre chose, un truc lourd qui bouge pas, un truc mort.

— Tu peux aller derrière, m’a dit le tatoueur en montrant la salle derrière lui de son bras décoré avec une sirène en noir et blanc.

— Vous en avez pour combien de temps ? a demandé mon beau-père.

— Le temps que ça dure. Comptez une heure. Si tout va bien.

J’ai pas aimé ça, le ton employé et la vitesse d'expédition de l'affaire, mais je me suis dirigée vers la petite salle derrière le comptoir. Un siège, une armoire sur laquelle étaient posés des instruments divers. Pire que chez le dentiste, je me suis dis. J’ai entendu mon beau-père partir et le tatoueur est arrivé. Il a lavé ses mains, les a désinfectées, a mis des gants, a préparé ses mixtures pour l’encre et a monté son appareil avec des aiguilles stériles. Je me suis toujours demandé pourquoi on appelait ça « aiguilles »… il s’agit plutôt d’instruments de torture multi-aiguilles. Des dix-en-un.

Étrangement, je n’ai pas eu peur de tous ces préparatifs. Non, ce qui m’a refroidie ce sont les drôles de traces au mur. Des fissures un peu partout, toujours par groupe de trois. Comme des griffes. J’ai imaginé des scènes de torture et le tatoueur m’a demandé de m’asseoir, me freinant dans mon imagination.

J’ai eu envie de pisser. J’ai donc demandé si c’était possible avant de commencer et l’air qu’il a eu en me montrant la petite porte derrière le siège m’a déstabilisée. Il avait un air presque effrayé. Il m’a filé des clés et m’a dit de bien tout fermer ensuite. J’ai ouvert la porte et je suis arrivée dans un genre de hangar immense avec des murs qui semblaient en liège, je me trouvais sûrement dans un garage réaménagé. J’ai repéré une petite porte isolée et j’en ai déduit que c’était là. Bingo. J’ai fait ce que j’avais à faire dans un silence de mort et j’ai lavé mes mains. Quand j’ai rouvert la porte pour sortir elle a résisté. J’sais pas trop si il y avait du vent mais ça voulait pas s’ouvrir, je tirais, je poussais, rien à faire. J’ai entendu des petits craquements, comme des crépitements de flammes et j’ai failli gueuler. Avant que j'ouvre la bouche, le tatoueur est venu m’ouvrir.

— Désolé, ça coince parfois, qu'il a dit en montrant la porte. C’est bon ?

— Ouais.

Et on est retournés dans le salon. Je me suis rassise et j’ai attendu qu’il pose le pochoir sur mon bras. C’était plutôt marrant de voir apparaître la mite comme ça, presque en violet. J’aurais pu me contenter de ce dessin provisoire, et j’aurais dû, ça aurait été suffisant pour rigoler deux minutes avec les copains.

Le tatoueur semblait stressé, il regardait partout autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose. Puis il a haussé les épaules comme si c’était pas important. J'ai pas trouvé ça important non plus alors je me suis détendue, le moment fatidique approchait.

La machine a démarré. On aurait dit des vibrations de téléphone par centaines. Il a positionné mon bras sur un petit tabouret en hauteur et a commencé à piquer.

Putain que ça fait mal en fait. J’avais l’impression qu’un chat faisait ses griffes sur moi. Il a dessiné les contours de la bestiole puis a essuyé ma peau avec un essuie-tout. Et il a repris, ombrages, contours, ombrages, essuie-tout, sang, encre... pendant une bonne heure c’était ça. Je n’entendais que les vibrations et le souffle du tatoueur.

Puis, quand c’était presque fini, j’ai entendu autre chose. Je croyais que des clients étaient entrés et parlaient dans l’autre salle. On aurait dit des chuchotements. Le tatoueur a soulevé la tête, a regardé puis a continué de tatouer comme si de rien n’était, en haussant les épaules de nouveau. Moi, j’entendais encore les gens parler, mais j’ai rien dit. Ma mite commençait sûrement à prendre forme, c’est tout ce qui importait.

Enfin, le tatouage était terminée. Il a nettoyé mon bras avec un produit et l'a emballé comme si c’était un beefsteak dans du film alimentaire. C'était super beau, presque réaliste. Le mec m’a donné les consignes pour prendre soin de la cicatrisation et du tatouage. Les gens parlaient toujours à côté. On est allés au comptoir pour le paiement. Sauf que j’avais pas d’argent, c’est mon beau-père qui devait payer. Et il était pas revenu alors que ça faisait plus d’une heure que j’étais ici. J’espérai qu’il allait vite arriver parce que l’ambiance du salon était vraiment cheloue. J’entendais toujours les gens parler, mais on était que tous les deux. Lui il avait l’air de pas les entendre, ou de s’en foutre et c’est peut-être ça qui me faisait encore plus flipper.

J’ai décidé de m’asseoir sur une des chaises du coin attente, histoire de récupérer un peu en attendant que le bopapa revienne et je crois que je commençais à m’assoupir quand j’ai senti une brûlure atroce dans mon bras. J’ai regardé le film plastique sanguinolent et j’ai senti mes entrailles remuer comme si elles voulaient se barrer par mon fondement. La mite n'était plus là.

À la place il n’y avait qu’un morceau de chair à vif. Du sang. Du vide. Et putain surtout, il y avait de la douleur.

J’ai regardé autour de moi, en panique totale pour appeler le tatoueur. Il n’était pas là. J’étais seule dans le shop et dans le noir. Il faisait nuit, soudainement, comme ça. Je comprenais que dalle à ce qu’il se passait et j’avais peur. Je regardais mon bras encore et encore, comme si mes yeux pouvaient faire revenir mon tatouage qui s’était barré, qui avait volé de ses propres ailes. J’ai essayé d’ouvrir la porte d’entrée mais comme je m’y attendais, c’était peine perdue.

Et c’est alors que je les ai de nouveau entendus, les gens qui chuchotent. Ils avaient l’air d’être partout autour de moi, et plus je les entendais, et plus je les sentais, et plus les murs se griffaient. Et plus j’avais peur, plus je les entendais. Un cercle vicieux.

Les petites cartes sur le comptoir se sont mises à voltiger dans tous les sens, à tel point que j’ai du lever mon bras blessé et vide pour protéger mes yeux de leurs coins pointus. J’arrivais même pas à crier. J’voulais juste que ça s’arrête et ne pas réagir était ce qui me semblait le plus raisonnable. J’allais me réveiller. C’était pas possible autrement. Il fallait que je me réveille.

J’avais beau ouvrir les yeux, les fermer, les frotter… rien à faire, j’étais encore dans le salon, dans le noir, entouré de chuchotements de plus en plus lugubres, comme si quelque chose, quelqu’un, faisait une messe noire sur moi et bordel, je crois que c’est le truc le plus flippant que j’ai pu vivre de toute ma vie. Ça et la disparition de mon tatouage.

Tatouage que j’ai revu quelques secondes après.

Il était là, sur un mur, les ailes frétillantes et sanguinolentes ; le sang faisait des petits filets qui serpentaient sur la peinture, sur les posters et la bestiole bougeait doucement. C’était une mite. Ma mite qui avait pris vie. J’ai hurlé. Je pouvais pas regarder ma peau vivre comme ça en dehors de mon corps sans réagir. J’ai hurlé fort, si fort que je suis tombée dans les pommes, la gorge en feu.

Quand je me suis réveillée, j’étais sur le siège du tatoueur et il me regardait, agacé. Apparemment il n’est pas de bon ton de s’évanouir pendant un tatouage. Il m’a fixé longuement et a commencé à sourire. Un drôle de sourire. Carnassier je dirais. Puis il a allumé sa machine et les vibrations ont retenti à nouveau dans le salon redevenu silencieux. Il a pris mon bras blessé et, avant même que je réalise ce qu’il allait se passer, il a commencé à piquer dans la plaie à vif.

Je suis retombée dans les pommes.

J’ignore combien de temps je suis restée inconsciente mais quand je me suis réveillée, tout allait bien, je n’entendais plus rien et j’étais à nouveau sur le fauteuil de tatouage. Le mec était dans la salle principale et parlait avec mon beau-père, il faisait jour et mon bras me faisait un peu mal, mais sans plus. J’ai regardé par curiosité, juste pour m’assurer que j’avais bien rêvé. Que tout ce que je venais de vivre ne tenait que de ma piètre constitution et force morale devant des aiguilles. Que ça ne tenait que de mon imagination merdique.

J’ai de nouveau hurlé.

C’était pas possible. J’étais pas réveillée, je pouvais pas être consciente, c’était un cauchemar, encore pire que celui que je venais de vivre… Je détestais mon beau-père pour ce « cadeau » et je détestais tous les tatouages du monde. Je détestais cet endroit maudit.

Il était là le tatouage. Il était bien là, sous son film plastique.

Mais c’était pas ma mite.

C’était un Johnnie Hallyzay qui faisait le moonwalk…