Horror Stories

Un bonbon sur le carrelage


C’est un bonbon qui roule doucement sur mon bureau de bois. C'est un bonbon qui roule alors que je tape frénétiquement sur le clavier de mon ordinateur, plongé dans le noir. C’est un bonbon qui roule silencieusement sur la surface vernie et qui tombe en claquant sur le carrelage. Qui rebondit, rebondit et qui roule à nouveau vers l’extérieur de ma chambre, abusant de la porte restée ouverte. Qui tombe dans l’escalier.


Poc. Poc. Poc.


Et qui se tait dans le noir de ce minuit gelé.


Un bonbon. C’est ce qui a tout déclenché ce soir-là. C’est à cause de lui que mon père est entré, furieux et à demi-nu dans ma chambre, les cheveux hirsutes et les yeux rouges. Qu’il s’est approché de moi. Et de mon écran.

C’est cette petite chose sucrée, enrobée de je ne sais quoi, ce petit croquant au goût de fraise synthétique qui avait soudainement trouvé un goût pour la liberté… c’est cette petite chose qui m’a amené tout droit en enfer, en réveillant la bête endormie.


Il était dit dans les journaux que les meurtres qui sévissaient dans la ville où je vivais étaient tous dus à un détraqué, probablement âgé de vingt à trente ans, blanc et souffrant sûrement d’un syndrome quelconque ayant un rapport avec les mamans. Les journaux étaient si vagues mais les choses ont marqué les habitants.

Les femmes retrouvées étaient tous dépourvues de leurs jolis yeux, remplacés par des mouchoirs de soie d’un blanc immaculé, et leur corps étaient tous soigneusement rhabillés après leurs souillures. Parfois elles étaient maquillées comme si elles sortaient de leur appartement pour une folle soirée en amoureux.


Et ce soir là, j’ai eu un avant-goût de ce qu’elles avaient pu subir, des préliminaires qu'elles avaient endurés.

Mon père a levé un poing, un de ces poings d’ouvrier aux mains calleuse et aux os multi-fracturés qui s'étaient ressoudés de telle façon que les doigts semblaient moulés dans le roc. Sa bave coulant de ses lèvres retroussées dans un rictus informe m’a giclé sur le visage et il m'a frappé sans retenue aucune. La douleur que j’ai ressentie alors m’a fait hurler en me tenant les yeux. Il avait visé mon œil. Et pour équilibrer le tout, il a recommencé, avec l’autre œil.


— Putain d’ordure de merde ! qu’il a gueulé en sortant de la pièce et en fermant la porte.


À clefs, qu'il avait fermé la porte. Je l’entendis cracher de rage devant ma chambre. Chose qu’il ne faisait que quand il ne trouvait plus les mots. Il devait être muet en cet instant vu l'intensité du bruit de succion que j'ai pu entendre de là où j'étais, plié en deux sur ma chaise de bureau.

Je continuais de tenir mon visage, tâchant de ne pas crier plus que je ne l’avais déjà fait. Je ne voulais pas lui offrir ce plaisir mais je n’en menais pas large. J’avais mal et j’étais en panique. Je pleurai silencieusement, bien plus silencieusement que le bonbon qui avait roulé jusqu’à ma fin.


Qu’allais-je pouvoir faire, enfermé dans cette pièce sordide puant le sang – le mien coulant de mes paupières déchirées – et dans ce noir. Dans ce froid.

Il n’aurait pas dû entrer ici. Il n’aurait pas dû être réveillé. Il a tellement changé depuis que… depuis elle.

Qu’allais-je faire dans cette chambre ?

Je n’entendais rien de ce que mon père faisait. Avait-il peur que je me sauve à mon tour ? Regrettait-il de s’être emporté pour un bonbon ? Je n’en savais rien.


Je ne savais plus rien d’ailleurs.


Tout ce que je savais, c’est qu’il avait vu ces femmes sur mon écran. Ces femmes que j’avais aimées, chacune le temps d’une soirée. Ces femmes qui ressemblaient à maman. Ces femmes qui m’abandonnaient pour d’autres garçons, d’autres hommes, d’autres fils… Il les avait vues, baignant dans leur sang avant que je ne les ai lavées.


Tout ça pour un bonbon qui roule sournoisement sur du carrelage froid un soir de minuit gelé.