Horror Stories

Nos monstres amers

auteur : Driller_killer

publiée le 2021-09-09 17:29:56

DRAME, MONSTRE, FAMILLE


Ils se l’étaient dit, quand ils se sont aimés la première fois. A la vie, à la mort. Ils se l’étaient dit, susurrant, caressant, suant. A la vie, à la mort. Embrassée, la vie. Embrassée, la mort aussi. Et enfin, embrassés, eux, jeunes et fous, nus et maigres sous la pluie, dans les recoins sombres d'une ville, amoureux.

Elle les avait pas gâtés, la vie. Elle les avait même poussés dans des retranchements insoupçonnés, où la mort guettait, à l'affût et où la vie, saccadée, attendait sa fin, à l'agonie.
Leur rencontre, si elle avait été classique, et même stupide, avait ça de beau qu’elle avait été la bonne, tout de suite, pour les deux. Elle, souffreteuse, lui ouvrier. Elle sans famille, lui, trop entouré. L'histoire d'un conte défait qui ne faisait que commencer. Une promesse dans un regard, une main tendue, une caresse sur les larmes.

La mort était en rage. Sa protégée voyait la lumière. Jamais elle ne le tolérerait. Lui... Lui le paierait. C'était ainsi. C'était la vie.

Les premiers mois furent éprouvant, devant l'animosité des familles. C'est une clocharde, disaient les uns. C'est un pervers, disaient les autres. Elle, jeune et seule, vivotant ici et là, lui trentenaire, chez papa. Esprits malsains, autour d'elle. Esprits égoïstes autour de lui. L'adversité n'eut d'égale que la haine qui habitait tout le monde autour d'eux. Ils n'en eurent cure.

C'est la grande ville qui les accueillit. Sans toit, sans loi, sans foi, ils dormirent, ici, sous un pont, là, dans une cour privée, ici et là encore, puis... un toit, enfin. Ils pleurèrent. Leur souffrance. Leur attente. Leur libération. Ils pleurèrent et dansèrent.

Ils dansèrent tant qu'ils ne virent pas les nuages noirs s'amonceler au dessus de leur tête. Qu'ils n'entendirent pas les orages gronder sous leur lit. Qu'ils ne sentirent pas les vents glacés s'immiscer dans leur cœur. Ils ne virent rien arriver, et c'est de cette façon que le monstre fit surface, entrant chez lui comme si aucune année ne s'était écoulée. Comme si aucune porte ne s'était fermée.

Il arriva un jour et sonna à la porte. Il n'attendit pas et entra. Les deux amants n'eurent le temps de rien. Le monstre prit la jeune femme au gros ventre et l'emmena sans mot dire. Ce fut le début de la fin pour l'amoureux transi.

Tandis que la fille souffrait sous les coups et les privations, sous les barreaux et la menace, enceinte et morte à l'intérieur, le garçon oubliait. Il oublia l'amour, la vie, l'espoir. Plongés, tout cela. Plongé dans les relents amers de l'alcool, emprisonnés dans des vapeurs étourdissantes. Pour l'oublier elle. Pour l'oublier lui, le fils.

Puis un jour. Un jour elle enfanta et partit, courant sur les chemins, affrontant de nouveau la rue et le chaos. Pour lui, pour l'enfant, pour l'amour.
Ils se retrouvèrent. D'abord méfiants. Désamours.
Puis vint le temps du pardon. Mais pas pour le Monstre. Le monstre qui attendait dans l'ombre. Qui frapperait à nouveau. Ils le savaient. Ils le connaissaient.

Le couple vengeur se rendit lors d'une nuit noire chez lui. Ils entrèrent par la porte, simplement. Silencieusement.
Sans se regarder, sans s'orienter, guidés par la haine, par la peur, par l'amour à nouveau... Ils le trouvèrent, endormi sereinement sur un grand lit tout aussi noir que son âme.

Leurs deux mains réunies chacune sur le manche d'un long couteau, ils levèrent les bras. Les abattirent sans retenue, une fois. Une seule fois. En plein cœur. Le sang sur leur visage les lava de toute crainte. L'odeur âcre leur sembla un embrun de liberté.

"Au revoir, maman..." chuchota la fille, pleurant, soulagée.
Et ils partirent, tout aussi silencieusement, pour rejoindre l'avenir et vivre enfin. En paix.