Horror Stories

Les ombres

auteur : NodoiTremens

publiée le 2020-10-02 20:54:51

PARANORMAL, PSYCHOLOGIE, DRAME


*** I ***

Raymond était seul dans son atelier. C’était quelque chose de coutumier. Il ne voyait presque personne à l’exception de son chef d’équipe et quelques collègues les rares fois où il naviguait dans les couloirs de l’usine pendant les pauses. Il aime son travail. Ce n’est pas très compliqué. C’est certainement ça qui lui plaît le plus d’ailleurs. Comme ça, il a le temps de penser, de s’imaginer une vie inaccessible. De donner vie à tous ses rêves d’évasion. À sa maison perdue au cœur de la montagne, ses quatre chiens et ses canards se prélassant au bord de sa mare. Suffisamment d’argent pour vivre ses vieux jours et une médiathèque suffisante pour ne plus jamais s’ennuyer. Dans ses rêves il y a de tout, du Baudelaire, du Maupassant, du Steve Tesich. Des films de Kubrick rangés à côté de ceux de Richard Kelly. Lorsqu’il était dans ses rêves, Raymond était le roi de son monde. Pour rêver, il travaillait dans son atelier.

Son atelier était un vaste hangar composé de quatre murs habillés d’étagères, de machines et d’une fenêtre donnant sur un bureau vide. On pouvait se tenir au centre de la pièce et faire un tour sur soi-même, la vue restait dégagée à chaque instant. Il n’y avait qu’un établi, un transpalette et de temps à autres quelques amas de matières premières posés là par facilité pour cacher l’horizon bétonné.

Le cadre dans lequel Raymond travaillait lui semblait idyllique. À l’exception d’un détail près, les présences, les ombres, les fantômes. Raymond les appelait comme ça, car il ne les apercevait que grâce à sa vision périphérique. C’était là, ça l’observait. Ça disparaissait lorsqu’il les regardait. C’était malsain. Ça lui voulait du mal. Peut-être même le tuer !

Raymond avait commencé à les remarquer il y a un peu plus d’un an. Il n’y en avait qu’un. Puis deux, puis trois. Au début, il n’osait trop en parler. De peur que ses collègues ne se moquent. Néanmoins, les ombres revenaient tellement souvent qu’il pouvait commencer à mettre un visage sur leurs formes. Alors Raymond prit peur, il en parla, mais on lui dit qu’il n’était pas drôle. Puis ses collègues commencèrent à se moquer de lui. De par ce fait, il s’est promis de ne plus jamais en faire part, sauf si quelqu’un lançait le sujet.


*** II ***


Raymond sursauta. Il était en train de monter un meuble lorsque derrière le transpalette apparut Roger. Il l’avait surnommé comme ça pour se rassurer. Il leur avait donné un nom à tous. Ça l’aidait, comme ça il pouvait tolérer leur présence. Roger devait être conducteur de transpalette, car il n’apparaissait jamais ailleurs, il se tenait là, avec son pantalon de chantier et son T-shirt. Et ces yeux bleus ! Il ne bougeait jamais, sa seule action était de fixer Raymond du regard jusqu’au moment où il était découvert. Alors il disparaissait.
Pour se rassurer, l’ouvrier regardait régulièrement autour de lui. À la recherche d’un éventuel spectre à faire fuir. C’est lorsqu’il regarda vers la baie vitrée que son sang se glaça. Il y en avait un autre, un nouveau. Ou plutôt une nouvelle. Elle était blonde et avait des lunettes. Elle avait un air très sérieux et n’avait pas peur de lui. Raymond le savait, car il pouvait la regarder autant qu’il le souhaitera. Elle ne disparaissait pas. Elle était sûrement la plus forte de tous. Il lui fallait plusieurs mois pour réussir à discerner les traits d’une des ombres. Les ombres fuyaient toujours. Elle, elle ne fuyait pas. Elle restait là. Elle le regardait dans les yeux avec un sourire moqueur. Elle en devenait macabre. C’est la raison pour laquelle Raymond avait le plus peur d’elle. Il n’avait pour ainsi dire, jamais réussi à lui trouver un prénom. Elle n’en avait pas besoin. Elle était le mal !


*** III ***


Malgré tout, Raymond reprit son activité journalière. Du moins jusqu’au moment où Marc fit son apparition. Marc faisait extrêmement peur. Il avait tout ce dont avait besoin un visage, la peau en moins. Lui aussi avait les yeux bleus. Il était par contre habillé autrement. Il était en jogging. C’est certainement pour ça qu’il était très rapide. Raymond lâcha donc tout son matériel pour se retourner, prêt à traverser l’atelier et prendre un marteau, une clé à pipe, ou tout autre objet contondant capable de démolir le crâne de dizaines de squelettes.
Mais Marc était là, on ne l’apercevait qu’à peine, mais il était présent. Juste derrière l’établi.
Raymond tomba à la renverse. Il n’en pouvait plus de toute cette tension. Il voulait que tout s’arrête, mais il n’arrivait jamais à se défendre. À les atteindre. Si seulement il avait pu ramasser quelque chose. C’en aurait été fini de Marc. Un de moins. Il avait la haine. Celle qui pourrait le sortir de là. Dans sa chute, il attrapa un bout de ferraille. Toucha le sol. Redressa la tête. Marc avait disparu. Encore. Il a dû prendre peur. Lui aussi.

L’ouvrier scruta autour de lui, du côté des plaques en inox, personne. Dans la zone de stockage bois non plus. Les machines étaient libres. C’est la baie vitrée qui attirait l’attention. ELLE était là. ELLE le regardait. ELLE riait de lui. De sa maladresse. De sa stupeur. De son effroi. ELLE n’était apparue pour la première fois que ce matin. Et pourtant ELLE avait eu le don de le mettre hors de lui. ELLE avait eu le toupet de se montrer au grand jour. De ne pas disparaître face à son regard. Et maintenant, ELLE riait de lui. Pas de doute. ELLE était vraiment le mal.


*** IV ***

C’est peu avant la fin du service qu’Antoine apparut. Antoine ce n’était pas le plus dangereux. Mais c’était le plus énervant. Il avait cette petite tête d’ange, cheveux clairs. Yeux bleus. T-shirt noir et cette fâcheuse manie de toujours faire son entrée derrière
Raymond. Sa présence était palpable. Malgré ça il était rare de pouvoir ne serait-ce que l’apercevoir. Il a fallu près de six mois à sa victime pour pouvoir identifier son visage. Peut-être car c’est un enfant. Les gosses sont bien souvent timides. C’est dans l’usage. Son jeu habituel était d’apparaître à l’épaule de Raymond. Et, dès qu’il tournait la tête, se déplacer dans un coin derrière lui.
Une fois n’est pas coutume. Mais ce n’était pas l’heure ni le jour. Cette nouvelle ombre avait eu le don de mettre Raymond dans un état de nerfs intenable. Il ne voulait pas s’amuser. Il voulait cesser les jeux. Une fois pour toutes.
Il se retourna. Antoine avait disparu. Comme à son habitude. Il pivota à nouveau. Encore parti. Il rallia l’autre côté de l’atelier. Presque assez rapidement pour lui attraper le visage. L’ombre s’évanouit. Alors fou de rage. Précis. Sans aucun tremblement, il empoigna une masse. Et la lança tout en chavirant son corps tout entier vers Antoine.

SBAM

Puis rien. Personne. Enfin. Tout était plus calme maintenant qu’il avait réussi. Il ricana. Longtemps. Imaginant les autres ombres qui devaient se terrer. De peur de subir le même sort qu’Antoine. Il en était sûr. Il serait tranquille à présent. Il pourrait se remettre à rêver pendant ses heures de travail.
Son rire s’étouffa lorsqu’il se rendit compte d’une chose. ELLE était toujours là. ELLE n’avait pas disparu mais le regardait d’un air stupéfait. Presque effrayé. Elle avait peur. Il en était sûr et si elle avait peur, il pouvait l’atteindre. La frapper là où ça fait mal. Il pouvait l’abattre.

Raymond prit son regard le plus noir. Attrapa le premier outil à sa portée. Un serre-joint. Ça devrait faire l’affaire. Sortit de l’atelier. Emprunta le couloir et en quelques secondes ouvrit la porte du bureau supposé être vide. Elle était toujours là. D’un geste lent, il leva l’outil. Elle se mit à crier. Et pour cette raison, il arrêta son mouvement. Se calma un instant puis la regarda plus attentivement. Elle avait les cheveux blonds. Des talons et un décolleté. Elle semblait différente des ombres qui l’avaient tourmenté. Les spectres n’émettaient aucun son. Alors il observa d’autant plus.
ELLE avait les yeux bleus ! Ils avaient tous les yeux bleus ! Il n’y avait plus de doutes.
Raymond abattit l’arme sur le visage de sa seconde victime. Le crâne se fissura. Le sang gicla sur les murs. Raymond comprit trop tard.


*** V ***

Lorsque la police arrivera, Raymond sera directement arrêté. Quand elle demandera à ses collègues, ils diront qu'ils ne comprennent pas. Bien sûr, il est de ces personnes introverties. Un peu étrange, qui parfois fait peur. Mais il n'a jamais été capable de méchanceté.
L'enquête révélera qu'il était sujet à des hallucinations obsessionnelles depuis un an. Que le jour du 13 février, lorsque Jen fut assassinée il était en pleine crise de décompensation qui l'a poussé à croire que sa victime était une « ombre ».
Il finira ses jours enfermé en cellule psychiatrique.
Quant à Jen, on conclut qu'elle était au mauvais endroit, au mauvais moment. Comme souvent dans ce genre de situations. Elle était la pauvre martyre d'une tragédie aussi soudaine qu'effrayante. Peut être que si elle n'avait pas accepté cet emploi de secrétaire. Qu'elle n'avait pas choisi ce fameux bureau vide depuis si longtemps et qu'elle n'avait pas fixé l'homme... rien de tout ceci ne se serait produit. Peut-être aurait-elle pu écarter la folie de sa vie. Peut être pas.
On est jamais sûr de rien de nos jours.


Driller_killer
2020-10-02 20:55:47

Vraiment, un super texte ! Bien tourné, suspens jusqu'au bout, et déroutant.