Horror Stories

Vogue cochon

auteur : Driller_killer

publiée le 2021-08-04 16:29:51

VACANCES, ANIMAL, PLAGE


La submersion était inévitable. Les vagues roulaient sans relâche, les eaux salées apportaient avec elles méduses, coquillages, sable, déchets... sur les évadés. A choisir, entre les vagues et ce qu'ils avaient fuis... les dunes... la question ne se posait pas. Et mourir dans ce que la Terre avait de plus pur... la mer... valait bien mieux que de finir dévoré par un vieux cochon mort.

Jules et Molly se tenaient par la main, allongés sur ce qui restait d'une vieille planche de surf trouvée sur la plage. Ils avaient tant nagé pour éviter le porcin enragé qui leur courait après, avec une aisance déconcertante. Ils n'oublieraient jamais, même après la mort, les yeux de l'animal. Enfin... les trous noirs à la place des yeux, d'où sortaient des vers noirs, secs... Des yeux grouillants, comme ayant une vie propre sur un corps qui n'était pas le leur.

Ils n'oublieraient jamais le grognement entendu pour la première fois au détour d'une promenade sur la plage, derrière des blockhaus interdits au public. Quand il y avait des barrières, c'était jamais bon signe. Ils se l'étaient dit, mais la soif d'aventure, l'excitation, avaient pris le dessus. Ils avaient grimpé les grillages, sans regarder ce qui les attendait devant eux.

Pourtant, l'aspect repoussant de ce coin de plage aurait dû les alerter. Les déchets impossibles à identifier. Les crottes diverses, vraiment partout. L'odeur aussi, qui avait quelque chose de tout, sauf de marin. Pourtant l'eau clapotait à quelques mètres, mais les embruns ne passaient pas, comme si une barrière invisible empêchait la nature de faire son travail. Que la zone était un no man's land improbable. Entre quoi et quoi ? Nul ne le savait.
Oui, ils auraient dû se douter qu'ils entraient ce jour-là dans la tanière, l'antre, la niche, peu importe, de quelque chose. Que les barrières n'étaient pas là juste pour faire chier les badauds.

Que voulez-vous... Jules et Molly avaient soif d'aventures, ils voulaient fêter leur voyage de noces comme il se doit, en franchissant les limites, en baisant partout, n'importe quand... Des jeunes époux. De jeunes abrutis qui en payaient cher le prix.

Les vagues martelaient le radeau de fortune et personne à l'horizon. Le ciel devenait gris métallisé, des éclairs au loin flashaient les yeux des tourtereaux. La peur, l'effroi, le froid et l'horreur, tout cela se lisait dans leurs yeux éperdus. L'amour était encore là, et c'était une victoire. Ils mouraient amoureux, la mort les liant. Pour le meilleur et pour le pire. Vague après vague, leurs yeux se fermaient et s'ouvraient. Mais jamais ils ne se lâchaient. Ni des mains. Ni du regard. Il fallait tenir bon.

Le cochon attendait sur le bord du rivage, laissant l'eau salée laver ses pieds pourris. On voyait le squelette noirci sous les nombreuses et anciennes plaies purulentes. Il attendait, dans l'eau, regardant sans les voir les deux morceaux de viande qui ne tarderaient pas à revenir vers lui. Il sentait leur sang d'ici. Il sentait leur peur et la vie. Des pulsations.
Une sensation qu'il avait oublié depuis si longtemps. Le sang qui bat. Qui fait éclater les vaisseaux. Qui fait bomber chaque parcelle de peau.

La souffrance le liait ici, dans cet enclos infernal où il regardait le soleil se lever, et la lune se coucher. Où il entendait les mouettes crier et chanter. Où il entendait le vent le narguer jour et nuit. Où la mort semblait l'avoir oublié. Où tout semblait l'avoir oublié, sauf la faim.

Jules et Molly faiblissaient. Ils n'avaient plus la force de lutter contre les vagues et le sel. Ils fermèrent leurs yeux de plus en plus longtemps entre chaque salve de sel et d'algues. Jusqu'à ne plus les ouvrir du tout. Endormis. Leurs mains toujours fermement liées par les doigts, dont l'un d'eux, pour chacun, était orné d'une jolie bague en or.

Ils rêvèrent probablement tous deux à la façon dont ils avaient atterri sur cette planche usée. A la course du cochon, une fois que ses grognements furent beaucoup trop proches d'eux. Ils virent sûrement de nouveau les pieds noirs et pourris se dégager d'un monticule d'ordures aux yeux vides. Un corps monstrueux, dépourvu de chair, dont les côtes brisées s'affaissaient à chaque pas. Les grognements de la bête devaient être la bande originale de leur dernier rêve. Des grognements gutturaux, comme si l'ancien animal cherchait le souvenir de ce son primal au fond du cerveau qu'il n'avait plus.
Ils devaient se souvenir de leur course à la vue de cette horreur sur pattes, de leur peur... Oui, ce devait être leur dernier rêve...

Ils se réveillèrent sur quelque chose de solide. Le rivage les avait rappelés à lui. Sains et saufs. Ils ouvrirent leurs yeux au même moment, et ils firent bien. Ils purent regarder une dernière fois le visage de leur amour avant d'être dévoré par le cochon mort qui avait attendu là des heures durant qu'ils reviennent à lui.
Il semble certain qu'un jour, si d'aventure de nouveaux promeneurs voulaient jouer avec le feu, ils trouveraient des bagues sur le sol, l'une à côté de l'autre, liées, même après la mort, dans la merde. Haaa, l'amour...