Horror Stories

2008

auteur : Driller_killer

publiée le 2021-01-08 22:29:08

MORT, VIOLENCE, POLICE


Quand ils débarquent les flics, je bronche même pas. J’ai perdu mon espoir. Perdu le fil de ma vie, de mes pensées. J’suis finie. Foutue. Morte. En dedans, comme au dehors. Je n’suis plus qu’un cadavre respirant. Un squelette ambulant.

***

Je suis arrivée dans leur squat un beau jour de juin je crois, après une dernière crise avec mes parents. Sac à la main et larmes dans les yeux, j’ai toqué. C’est elle, Carine, ma cousine, qui a ouvert, maquillée d’un beau coquard et les lèvres en sang. L’autre, il a lâché son clebs, un rottweiler bien sauvage. J’ai couru comme une dingue, ce bâtard a failli me croquer un morceau d’cul, mais Laurent l’a rappelé. Il riait. Fils de pute.

— J’déconne tiote ! Reviens, j’vais l’attacher.

Il l’a attaché, toujours content de lui et de sa super blague de bienvenue. J’ai regardé ma cousine qui souriait, soucieuse d’être dans les bonnes grâces de son maître. Pourquoi aller là ? vous d’vez vous dire. J’avais rien d’autre. Rien. J’suis entrée dans le taudis, leur squat. Leur “maison”. L’odeur de joint m’incommodait. Les murs en étaient imprégnés. La tapisserie était déchirée de partout et le sol n’avait pas l’air propre du tout. Une odeur de pisse est arrivée aussi. Pas de toilette, évidemment. Un seau derrière un rideau faisait apparemment l'affaire. J’avais dix huit ans, et je venais d’entrer dans la tanière d’un prédateur, tout en le sachant.

***

Les flics me regardent. Ils tentent de me parler, mais j’entends rien. J’vois rien. J’sais qu’ils sont là, ça me suffit. Des lampes me vrillent les pupilles, mais j’m’en bats royal. Ce sont des humains. Des humains. Une larme unique coule sur ma joue sale. Elle me brûle la peau.

***
Léa Castel passe à la téloche, qu’est-ce que ça m’fout en rogne. Aucun goût ces gens. Assise dans le canapé, ma cousine fait semblant que je suis là depuis toujours, m’invitant juste à ranger mon sac dans un coin. Je le jette de où je suis, blasée. C’est quoi ces porcs ? C’est quoi cette baraque ? J’songe à m’enfuir, pour dormir sous un pont, trouver un coin quelque part prêt à m’accueillir, moi et ma jeunesse, moi et ma niak, moi et ma vie. Mais le rott est lâché, dehors. Le rott, et le maître qui me reluque.

“Je veux avoir une dernière chance… Que le dieu révise son jugement…” Elle pleure Carine. Laurent a un rictus. J’sais pas ce qu’il se passe entre ces deux-là, mais le malaise se fait encore plus profond. J’dis rien, j’observe. J’sais déjà que je tiendrais pas l’coup ici.

“Jeunesse France”... Encore. Toujours les mêmes clips, les mêmes humeurs. Carine qui bouge toujours pas, les yeux par terre, les mains sur les genoux. Laurent qui me regarde. L'œil vif. J’sais s’que t’as dans la tête coco.

***

— Mademoiselle ?

Le flic est à genoux devant moi. J’bouge pas. Je respire à peine. J’ose même pas lever les yeux sur lui. Je lui montre où est mon bourreau en levant un bras qui me semble peser une tonne.

— Les médecins sont en route, qu’il me répond simplement.

***

La première nuit est arrivée si vite. J’ai dû aller pisser dans leur seau écoeurant, débordant de merde et de sang. J’crois qu’il a une hépatite ou une cirrhose le Laurent. Du moins c’est la rumeur de ma ville. Une petite ville de clochards, tous alcoolisés en permanence. La moitié d’elle, c’est ma famille, c’est dire. J’crois que ce sang est à lui. L’odeur me fait dégueuler, devant moi. Par terre. J’vous jure, des rugissements comme ceux qui ont suivi mon dégueulis, vous en avez jamais entendus. Le mec, en rage, déboule et m’en fout une. Carine a pas moufté. Même pas eu besoin de toute façon. C’est elle qui doit nettoyer. Après tout, j’suis sa cousine, elle doit se démerder avec moi. Paf, paf, paf… Les gifles s'enchaînent sur elle. Moi ? Je pleure et j’bouge pas, le cul à l’air. Un cauchemar, ouais un putain d’cauchemar. J’crois qu’à ce stade, j’préfèrerais encore retourner chez mes parents.


“Tired of being sorry”... La berceuse avant d’aller dormir. Rien dans l’bide, rien dans l’coeur. C’est glacé. La fin commence ici.

***

— Mademoiselle ? Le médecin est arrivé. Vous pouvez vous lever ?

J’ose enfin lever la tête vers lui. Il semble paniqué. J’comprends rien. Rien… Et là, enfin, je craque. Je pleure en le fixant. En m'accrochant à ses yeux bleus. A l’intérieur de son âme. J’lui donne tout. Tout. J’lui donne ma souffrance, ma rage, ma peur… Prends, prends tout s’il te plaît. J’veux plus rien ressentir.

S’il te plaît…

***


Les jours qui suivent se ressemblent tous. Tristesse, peur, coups. Elle ou moi, j’crois qu’ça fait pas la différence. Lui, il est chez lui, c’est le maître, et on doit se l’rentrer dans la tête. J’subis toujours ses regards. J’sais que c’est qu’une question de temps avant que ça arrive. Carine le sait. Il le sait. Je le sais. Ouais. Ils fument joints sur joints. Boivent bière sur bière. Pas de douche. Pas d’chiottes. La décadence est en marche. J’déglutis avec peine, tellement j’bois pas assez.

C’est l’quatrième soir que ça arrive. “No stress” scande la musique qui gueule dans l’poste de télévision. L’gars il avance vers moi et chante, du moins il croit qu’il chante comme le Laurent de la télé. Il se la pète. Ma cousine fait style de rien voir. “No stress”...

Je stresse pas étant donné que je savais ce qui allait se passer. J’dis rien. Fait rien. J’le laisse baisser son froc et enlever le mien. Écarter mes jambes. Me baiser. Le temps s’est arrêté. J’crois que j’suis partie en fait. J’ai l’impression que ça dure pas aussi longtemps que je le craignais. Puis c’est fini. Il se relève avec sa queue molle. Content. Carine ose me regarder. Pas d’expression dans les yeux. Salope.

***

Les flics prennent des photos de toute la pièce. De moi. Celui qui a recueilli mes larmes reste près de moi. J’sens qu’il voudrait me prendre la main, mais qu’il sait que j’réagirais mal. Plus personne me touche. Plus jamais.


***

“Time to pretend”... MGMT, un d’mes groupes préférés. J’aurais préféré Kids, pour exorciser. Une musique bien prenante pour faire ce que je suis en train de faire. Ils dorment ces enculés. Ils dorment pendant que j’me vide. De sang. De larmes. De pisse. De peur. La haine a remplacé mon sang. La haine est mon oxygène. Mon moteur. Il faut pas longtemps. Elle, un seul coup bien horizontal sur le cou. Le sang pisse à fond. M’éclabousse. Je kiffe ça. Lui. Lui…

Je prends mon temps. Je déverse de longues années de souffrance à travers les coups de lame sur son corps décharné. C’est lui qui trinque pour mes parents. Pour les services sociaux aveugles. Pour les autres. Lui, parce que c’est le seul qui a osé me souiller au plus profond de mon âme jusqu’ici. Fils de pute.

Fils de pute putain !

Son corps ne ressemble même plus à quelque chose d’humain après que j’ai fini de faire ce que j’avais à faire. Il pourrait servir de pâtée pour son clébard. J’regarde ce que j’ai fait. Cette purée. Cette chair. Mon couteau tombe par terre. Je tombe avec en hurlant vers le plafond. J’crois que j’espère atteindre ce que vous appelez dieu. Un hurlement qui vient du fond des tripes. De loin, très loin. Et j’me sens mieux. Plus là, là… J’sais plus, mais j’me sens bien.

***

— Allez mademoiselle. On va y aller maintenant. Levez-vous.

Je me lève. Souriante. C’est parti pour le deuxième round de ma vie.