Horror Stories

Les enfants de sable

auteur : Driller_killer

publiée le 2020-12-21 12:54:30

MORT, PLAGE, DISPARITION, DUNES


Mardi 26 juin 1990, Bray-Dunes, France

Le soleil tapait sur la petite ville depuis l’aube, réchauffait agréablement le sable fin, les rues, les maisons et l’eau salée. Une petite horde de touristes s’était amassée sur la plage, étalant parasols, paravents et jeux divers. Certaines familles avaient fait sécher les cours à leurs enfants pour profiter des prix bas des locations estivales et les enfants les remerciaient en leur laissant la paix, s’amusant au bord de l’eau, sautillant dans les vagues vêtus de leur petit short ou maillot de bain fluo, ou encore en ramassant des coquillages qui finiraient tous dans un recoin de leur maison à leur retour, oubliés. Certains allaient même jusqu’à jouer à cache-cache dans les blockhaus qui trônaient fièrement sur les bords de la côte, souvenirs de la dernière guerre. Cependant, tous ces enfants avaient la formelle interdiction d’aller dans les dunes qui surplombaient la petite plage, à cause de la peur des mines et des obus qui seraient encore actifs depuis les deux dernières guerres, selon les rumeurs.

L’après-midi était bien avancée et la langueur qui habitait les vacanciers allongés sur la plage fut brisée par les cris d’une femme. Presque inhumains tellement celle-ci forçait sur ses cordes vocales pour étendre sa voix jusqu’au bout de la plage, jusque Zuydcoote et la Panne en même temps. Vêtue d’une robe fleurie et d’un chapeau de paille, elle joignait ses deux mains pour faire porte-voix et criait tout en regardant frénétiquement partout :

— Victor ! Victor !

Et les vacanciers, à mesure qu’elle avançait entre eux sur le sable chaud, levaient la tête, interrogateurs. Il n’était pas rare d’entendre un parent appeler son rejeton, cela arrivait tous les jours. Mais cet appel-là, ce cri, cette peur dans la voix, ça aurait troublé n’importe qui.

— Victor ! Victor !

Parmi les vacanciers, une femme qui bronzait, seins à l’air, se releva, enfila un paréo et se dirigea vers cette mère en panique.

— Madame ? dit-elle doucement. Vous cherchez votre enfant ?

La maman éplorée fondit dans les bras de l’inconnu en acquiesçant doucement de la tête.

— Mon petit Victor… Il n’a que cinq ans vous savez…

Un hoquet entre les larmes lui permit de se détacher de l’inconnue qui se frotta les épaules. La mère avait tant serré que des marques rouges se dessinèrent sous le paréo transparent.

— Allons, calmez-vous, il ne doit pas être bien loin ! Cherchons ensemble si vous voulez !
— Me… Merci…
— Comment vous appelez-vous ? ça sera plus facile pour communiquer sur la plage !
— Martha… Martha Maillet… Mon petit s’appelle Victor.
— Oui, ça j’ai bien compris. Allons-y, je vais vers Zuydcoote, vous vers la Panne ! Comment est-il ce petit ?
— Blond, petit, frêle même… Il porte un short marron et un béret gris.
— Il était seul ?
— Non… Non… Il devait rejoindre un ami, quelqu’un d’ici, mais je n’en suis pas sûre…
— Alors demandons aux enfants ! Peut-être l’auront-ils vu !
— Bo… Bonne idée madame… ?
— Jeanine Legrand !

Et les femmes se séparèrent pour interroger les enfants. Auraient-ils aperçu un petit garçon avec un béret ? Un garçon l’accompagnant ? Tous les enfants, impressionnés par les questions et le ton pressé, hochèrent négativement de la tête et courèrent vers leur parents, pour parler des drôles de dames. Certains parents se joignirent alors aux recherches, en criant le nom de Victor. La plage devint une cacophonie telle que même les mouettes déployèrent leurs ailes pour aller plus loin.

Martha s’aventura vers la Panne, longeant le bord de mer et les dunes sur sa droite, sans s’arrêter, mais à mesure qu’elle avançait, tout devenait désert. Cette plage était si peu fréquentée qu’elle doutait que son enfant soit allé jusque-là. Elle revint alors sur ses pas. Et c’est là qu’elle le vit. Un petit garçon, d’une dizaine d’années tout au plus, tout endimanché, vêtu d’un costard et de chaussures de cuir qui vint à sa rencontre. Il avait dans les mains une casquette. Le béret gris de son fils, plus tout à fait gris à vrai dire. Celle-ci laissait goutter un liquide noirâtre. Martha porta ses mains à son cœur, s’agenouilla comme au ralenti puis hurla. A la mort. Hurla. Vers les cieux. Hurla. Sur le petit garçon qui lui tendait le béret gris sans rien dire, sans émotion. Ses cheveux gominés ne bougeaient pas alors que le vent se soulevait un peu. Son costume paraissait tout juste sorti du pressing, ce qui dénotait avec la plage, l’endroit et l’instant cruel que vivait cette femme.

Avec un hoquet, en colère, elle demanda au garçon où était son fils. L’enfant, imperturbable, leva son bras, gardant le béret dans l’autre main, et montra les dunes derrière lui. Martha se releva et se mit à courir. Le sable n’empêchait pas ses souliers vernis de foncer, elle courut, courut et parvint au bord de la dune. Ne restait qu’à la franchir.

*** *** *** *** ***

Jeanine Legrand avait longé toute la plage vers Zuydcoote, sans succès, aussi revint-elle sur ses pas pour retrouver Martha et le lui annoncer, ainsi que pour lui conseiller d’aller à la gendarmerie porter la disparition, bien qu’elle espérait que depuis, le petit Victor ait été retrouvé. C’est donc optimiste qu’elle retrouva les autres parents qui cherchaient aussi près de l’eau, et même dedans. Tout le monde s’interpellait.

— Alors ? Tu l’as vu ?
— Victor ! Ta maman te cherche !
— J’ai déjà fait ce côté-là, allons là-bas !

Et ainsi, depuis une heure au moins. Les touristes commençèrent à craindre de ne pas retrouver le petit garçon. Jeanine arriva dans la cohue, demandant aux uns et aux autres où en étaient les recherches. Ce à quoi répondaient tous les gens par des visages fermés, des hochements négatifs, des non murmurés, craintifs. Beaucoup d’entre eux se retournaient sans arrêt pour surveiller leurs propres enfants, de crainte de les voir disparaître eux aussi, comme par enchantement. Mais, dans la crainte, en voyant tous ces adultes s’inquiéter autant et chercher l’un des leurs, ils s’étaient regroupés, sans même se concerter, près des cabines de plage. Les plus grands rassuraient les plus petits, et c’est ce spectacle fort peu ordinaire que constatèrent les gendarmes en arrivant sur la digue pavée.

L’un des trois gendarmes accourut aussitôt près de l’attroupement d’enfants et leur demanda ce qu’il se passait.

— Un enfant est perdu ! cria l’un d’eux.
— Un petit garçon ! continua un autre.
— Il avait un chapeau comme avant !
— Ho ! Tout doux les tiots ! s’écria le gendarme sans rien comprendre d’autre qu’un petit garçon était porté disparu.

Il s’élança alors vers le groupe d’adultes près de l’eau. Plus personne n’était allongé sur la plage. Les vacances étaient terminées. Là, il prit connaissance de la situation, prit des notes tout en appelant ses collègues dans son talkie-walkie. Ses deux collègues arrivèrent aussitôt, prirent conscience de la gravité de la situation et ils appelèrent du renfort. Une équipe allait bientôt arriver, que tous ces gens se rassurent. Les choses étaient prises en main. Jeanine Legrand fut invitée à faire une déposition à même la digue, à l’abri des regards indiscrets. Elle suivit l’un des gendarmes jusque-là et fut accueillie par un vieux bonhomme à la moustache bien fournie, le chef. Celui-ci venait d'arriver et tenait un calepin dans une main, mâchant son stylo qu'il tenait de l'autre main.

— M’dame ? C’est vous qui avez perdu un gosse ?
— Non ! Grand dieu non ! C’est une autre dame, la malheureuse !
— Et où qu’elle est cette dame ? grommela-t-il en fronçant les sourcils.
— Par-là, elle devait chercher vers la Panne ! répondit Jeanine en montrant l’horizon derrière elle.
— Vous la connaissez ? Vous avez vu l’enfant ?
— Non… Aux deux questions monsieur. Mais je sais qu’elle s’appelle Martha Maillet, et le petit Victor.
— Maillet vous dites ? s’écria, surpris, le gendarme.
— Oui, Martha.
— Comment était-elle vêtue ? Et le p’tit ?
— Le petit je ne sais pas, ha si ! Sa maman m’a dit qu’il portait un béret et un short marron, et elle-même portait une robe à fleurs, comme les grands-mères, et des souliers vernis.
— Bien madame, merci.

Et il s’en alla, interrogateur. Ses collègues s’attroupèrent autour de lui, pour prendre connaissance de leur poste et du déroulé des recherches. Les maîtres-nageurs qui avaient aidé aux recherches primaires se tinrent à leur disposition si bateau devait être jeté à l'eau. Mais, contre toute attente, le chef leva ses deux bras en l’air.

— Ecoutez messieurs, pour le moment on ne va rien faire.

Les recrues, les maîtres-nageurs, arrêtèrent tous leurs mouvements, interrogateurs, indignés même pour certains.

*** *** *** *** ***

Martha courait dans les dunes. Elle suivait l’enfant qui, lui, marchait à bonne allure, tenant toujours le béret dégoulinant de sang. Cela interpella la mère, comment se pouvait-il que ce béret contienne autant de sang… Qu’il goutte encore et encore ? Mais, voulant absolument savoir ce qui était arrivé à son garçon, -accident ? chute ? attaque de voyou ? - elle avançait péniblement dans le sable et les oyats, ne sentant pas les tiges coupantes lui lacérer les mollets, ne sentant pas les bris de verre entrer dans ses souliers. Seul comptait de voir son fils, peu importe dans quel état.

Ils arrivèrent, après une demi-heure de marche et de course dans la dune, devant un vieux blockhaus démoli. Là, un autre enfant se tenait devant une petite entrée. Sans expression lui aussi, il montra à Martha la porte de pierre. Elle comprit. Laissant là les deux enfants endimanchés, les deux enfants d’une autre époque, elle entra dans le bunker. Noir. Froid malgré la chaleur de la journée. Sinistre. Le vent entrait par les interstices qu’avait fait l’usure du temps et des intempéries, ce qui donnait l’impression que des voix chuchotaient. Elle avançait, accroupie parce que la hauteur ne permettait pas de se tenir debout. Elle avança, secouée de spasmes douloureux. A mesure des mètres laissés derrière elle, elle sentait en son cœur l’inévitable. Elle sentait qu’elle ne faisait qu’avancer, inéluctablement, vers la mort. Vers son fils. Vers… Leur fin.

Martha arriva dans une pièce sordide, vide, au sol de sable et aux murs de béton, sans rien d’autre à l'intérieur qu’un squelette minuscule en plein milieu. Elle put le voir distinctement grâce à la mince ouverture dans le mur qui laissait passer le soleil. Comme un animal, elle gratta le sol pour avancer, vite, vers son fils. Une fois devant, elle s’assit et le prit dans ses bras. Sans verser une larme, sans rien dire. Elle caressa le petit squelette qui portait un short et un béret dont le sang était sec depuis bien longtemps.

— Il était temps, lança une voix enfantine derrière elle.
— Oui, il était temps, continua une seconde voix.

Martha se retourna, sans expression, comme les deux enfants qui étaient dans l’entrée. Le béret de sang n’était plus dans leurs mains. En les regardant, elle réalisa que deux autres squelettes gisaient près de l’entrée.

— Oui, c’est nous là.
— Oui… Nous…

Les deux enfants étaient strictement identiques. Elle n’y avait pas fait attention en entrant dans le blockhaus, mais là, dans cette pièce mortuaire, elle le vit bien.

— Pourquoi… Pourquoi maintenant ? demanda-t-elle simplement.

Les deux enfants, toujours sans expression, la regardèrent, se regardèrent puis répondirent d’une même voix :

— Il était temps, c’est tout. La mort nous a aimés, mais elle est partie. Nous sommes seuls cette année. Il était temps que nos corps soient retrouvés. Il était temps que Victor retrouve sa maman.
— Mais… Pourquoi je ne peux pas le voir, lui ? gémit Martha en regardant partout.
— Parce qu’il n’a pas réussi.
— Réussi à quoi bon sang ?!
— A ramener à la Mort de quoi se nourrir.
— Que voulez-vous dire ?
— Nous, quand nous sommes tombés dans le puits des dunes, nous avons ensuite pu trouver de quoi la nourrir. Victor était l’un deux.

Martha s’arracha les cheveux, la peau du visage…

— Pourquoi ?! hurla-t-elle.
— C’est ainsi.
— Sinon c’est l’oubli. Le néant. Rien.
— Pourquoi cette année. Pourquoi lui, moi ? pleura-t-elle tout à fait.
— C’est ainsi. Plus personne ne vient, à cause de la peur. Il était temps que les enfants seuls retrouvent leurs parents.

Martha serra fort le squelette de son fils. Elle le serra si fort, qu’il se disloqua, et ils disparurent tous les deux dans un volute gris, dans un murmure. Il n’y avait plus rien dans le bunker. Pas même les squelettes des jumeaux. Le silence revint, les rayons du soleil réchauffaient la pièce, comme si rien ne s’était passé. La brèche dans le temps était fermée.

*** *** *** *** ***

Le chef regardait ses collègues et reprit, devant leur étonnement.

— Je… Je ne sais pas comment vous dire ça mais… Nous recherchons des…
— Des quoi chefs ? demanda l’une des recrues.
— Des fantômes…
— Hein ?! lancèrent plusieurs équipiers en même temps.

Le vieux vétéran se frotta la moustache, embarrassé. Il ne savait pas comment expliquer la situation à ces jeunes personnes lucides, ces personnes qui avaient grandi devant Goldorak, capitaine Flam et compagnie. Ces personnes qui n’allaient plus à l’église et qui ne croyaient en rien. Ces personnes qui le prendraient pour un fou… Oui, il ne savait pas comment faire.

— Écoutez… commença-t-il en retirant son képi. Vous êtes jeunes, vous êtes presque tous nouveaux ici… Mes anciens collègues encore en vie sont remisés, comme vous l’savez, dans les archives ou chez leur bonne femme… Vous n’pouviez pas connaître leur histoire.
— Mais quelle histoire ?
— Celle de Martha Maillet et de son fils, Victor… Ni même celle des jumeaux Mortier. Ni même celle des dizaines de disparus…
— Vous vous foutez d’not’gueule chef ?! s’écria l’un des cadets.
— Je préfèrerais ça min tiot… Ouais, j’préfèrerais… acheva tristement le vieux gendarme, déboussolé.

Il s’assit sur un des bancs de pierre de la digue et attendit que la troupe vienne se poster devant lui. Et là, il commença à raconter l’histoire de Martha Maillet en triturant son képi.

— J’étais encore un bleu, un jeune si vous préférez, quand l’affaire a éclaté. On était en 1950. Une femme est venue, en pleurs. Son gosse avait disparu. Un petit gaillard, pas plus haut que trois pommes, mignon comme tout. On l’connaissait bien par chez nous. Le p’tit Victor Maillet, un p’tit batard, comme on disait à l’époque, était apprécié de tout l’monde ici, à Bray-Dunes. C’était y’a quarante ans de ça… J’avais vingt ans, ma première affaire. La plus dure. Jamais résolue…
— Et quoi chef ? l’interrompit un collègue.
— La dame, elle a pas supporté que nos recherches ne donnent rien. Un soir, on est v’nu nous dire qu’un corps traînait sur la plage. C’était Martha. Morte. Grise. Gonflée. Ramenée sur la plage par la houle. J’crois qu’elle a nagé jusqu’à n’en plus finir… J’en sais rien, et nos techniques n’étaient pas aussi au point pour… savoir. On s’disait bien aussi, ça f’sait une semaine qu’elle était pas v’nue nous demander des nouvelles des recherches.
— Vous êtes sûr de ça ?
— Comme deux et deux font quatre min tiot.
— Et les jumeaux ?
— Disparus avant le p’tit Victor. Une affaire retentissante. Les fils du maire en personne. Jamais retrouvés non plus. Mais l’maire, y’en a pas fait des caisses, j’crois qu’il s’en foutait un peu des mômes. La guerre, ça vous change un homme vous savez.
— Et les autres ?
— Tous volatilisés. On a longtemps cru qu’on avait un prédateur dans la ville. C’est pour ça qu’on interdit les dunes avant tout aux familles. Qu’on fait croire qu’il y a des obus. Même s’il doit y en avoir, c’est pas l’pire mes gars. Ces dunes là, elles vous avalent. Vous avez jamais remarqué, la nuit en marchant sur la digue, les lueurs dansantes au loin, dans les dunes ? Vous avez jamais ressenti le froid en vous approchant d’elles le soir ?

Les gendarmes se regardèrent, sans oser admettre qu’il mettait le doigt sur un malaise qu’ils ressentaient tous ici.

— Et l’plus fou mes tiots, c’est que Martha, elle revient tous les 26 juin, parce que c’est le jour de la disparition de son fils. De sa mort peut-être.
— Mais… On l’saurait non ?
— Non… D’habitude, depuis sa première apparition je guette et je la vois arriver, je prends les choses en main pour la diriger ailleurs, lui parler de l’avancée de l’enquête. J'en n'ai parlé à personne... Qui m'aurait cru ? Ce midi j’ai pas pu la retrouver..., J’étais chez l’docteur pour mon coeur…

Las, triste, il se releva et regarda tout le monde.

— J’pars à la retraite bientôt. Vous m’croyez ou pas, mais vous f’rez ce qu’il faut l’année prochaine pour pas inquiéter les touristes. Tout l’monde au poste ou à s’baraque, c’est fini pour aujourd’hui.

Puis il partit, le dos voûté sous le poids de la tristesse. De la vieillesse aussi. Peut-être aussi parce qu’il savait qu’on le prendrait pour un fou un jour. Et que ça serait le cas le 26 juin 1991, l’année suivante, quand personne ne verrait Martha Maillet courir et pleurer sur la plage en criant partout :

— Victor !