Horror Stories

Les yeux rouges

auteur : Driller_killer

publiée le 2020-11-07 13:23:31

PARANORMAL, PSYCHOLOGIE, DéMON


— Bonjour madame, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?
— Mal…
— Vous voulez bien qu’on recommence depuis le début ?
— J’ai pas le choix j’imagine ?
— Pas vraiment non…

Et c’était reparti pour un tour. Des interrogatoires à la pelle, en voulez-vous en voilà… Depuis une semaine ce même inspecteur passe et repasse. J’ai l’impression qu’il veut vérifier que je donne la même version tous les jours. Comme si j’allais changer quoique ce soit à ce qui m’est arrivé… Ce qui nous est arrivé même. Le cauchemar qu’on a vécu peut sembler improbable. Un mensonge. Une folie. C’est pourtant la vérité.

— Bien inspecteur Caudan… Reprenons alors.
— Merci. Alors, vous vous appellez ?
— Je ne sais plus. Je ne… Je vous l’ai déjà dit.
— Je sais.

Bien sûr qu’il le savait. J’avais vraiment oublié mon nom. J’avais même oublié toute ma vie. Les seules choses dont je me souvenais, c'était ce que nous avions vécu. J’aurais préféré l’inverse, mais on ne choisit pas sa malédiction.

— Vous étiez mariée à l’homme que nous avons retrouvé dans votre voiture, n’est-ce pas ?
— Oui, ça je le sais.

Ce n’était pas une question, c’était une affirmation. Je lui ai montré ma bague. Un petit diamant blanc. Enfin pas un vrai, ça je m’en souviens aussi…

— Vous n’avez pas d’antécédents psychiatriques. Aucune psychanalyse nulle part, aucun traitement. Aucun psy ne vous a reconnu sur les photos, du moins ceux de la région...
— Franchement inspecteur, je ne sais pas.

De ça aussi, je ne me rappelais plus. Je me suis souvent demandé si tout cela n’était pas le fruit d’un cerveau défectueux. J’ai baissé les yeux. J’essayais de me souvenir, mais rien à faire, je revoyais sans cesse les images de ce rêve noir. C’était puissant. C’était là. Tout le temps. Je ne pouvais pas m’empêcher d’y penser, de le revivre sans arrêt. J’aurais voulu être morte.

— Que faisiez-vous quand on vous a arrêtée sur la nationale 66 pour excès de vitesse ?

Je ne suis pas sûre, mais je crois que je cherchais à fuir. Loin, vite et surtout, en vie.

— Je ne sais plus.
— Vous nous avez pourtant dit, quand on vous a fait sortir de votre véhicule, que vous deviez aller le plus loin possible de Burn City…

Oui, voilà. Je voulais fuir. Fuir, fuir…

— C’est possible, je ne me souviens qu’avec peine du jour où nous nous sommes croisés.
— C’est pourtant vos déclarations. Bien. Et maintenant, la grande question.
— Vous voulez savoir, encore, pourquoi il y avait mon mari, mort sur la banquette arrière de ma voiture. Pourquoi je ne l’ai pas emmené dans un hôpital. Je vous l’ai déjà dit.
— C’est vrai, mais votre version ne colle pas avec le rapport du médecin légiste. Rien ne concorde.

Et c’était normal. Rien de notre histoire ne concordait avec la réalité. J’allais pourtant encore lui dire la vérité. Ma vérité.

— Il est mort pour me sauver. La chose l'a brisé. Satisfaite, elle est partie… Peut-être serait-elle revenue plus tard, je ne sais pas, mais toujours est-il que j’étais en vie, et mon mari non. Je l’ai traîné jusque dans la voiture et j’ai démarré. Je n’ai cessé de rouler que lorsque vos collègues m’ont arrêtée, quelques centaines de kilomètres plus loin.

— Il porte des blessures profondes sur le crâne et l’abdomen. Comment vous l’expliquez ?
— La chose a des griffes.
— Quelle chose ?
— Le… L’entité de la maison… Le démon… Le fantôme… Appellez ça comme vous voulez.

Il m’a regardée encore une fois avec cet air suspicieux. Comme si je lui servais des salades juste pour le plaisir. Si j’avais voulu tuer mon mari, je l’aurais fait, je l’aurais dit.

— Cette… chose… Depuis quand était-elle à vos trousses ?
— Depuis le début. Depuis notre emménagement il y a deux ans.
— Pourquoi ne pas être partis ?
— Vous croyez que c’est si facile de tout abandonner alors qu’on avait payé toute notre vie pour avoir cette maison ?
— Non, je vous l’accorde.

Garde tes permissions pour toi. C’est ce que j’ai pensé avant de poursuivre.

— Au début, c’était juste des bruits de pas, comme si une bête était restée coincée au grenier. Des objets qui changeaient de place. Le nounours de notre fils, qui est en France maintenant, les clefs… Mon livre du jour… Des petites choses qui ne nous ont pas alertés tout de suite. Puis, quelques mois plus tard, ça a grimpé. Les portes s’ouvraient seules, les fenêtres claquaient lors des nuits sans vent. Un souffle chaud et froid, cela dépendait, nous harcelait toute les nuits. Nous ne croyions pas à ces choses. Tout avait une explication.
— Qu’est-ce qui a changé alors ?

Comment je pouvais lui dire, encore, que tout a dégringolé si vite… si fort.

— Je ne sais pas. Un an plus tard, ça a empiré. Josh voyait
— Josh ? C’est votre mari ?

J’ai eu un blanc. Oui, il s’appellait Josh… Je m’en souvenais ! Des larmes ont perlées au bord de mes paupières.

— Oui, Josh est mon mari.

L’inspecteur s’est empressé de prendre des notes. Une frénésie l’habitait. Il m’a ensuite encouragée à reprendre.

— Un an plus tard, Josh voyait des choses. Quand il bricolait dans son atelier, au sous-sol. Il me disait voir des yeux dans le coin le plus près de la porte. Des yeux rouges. Je ne l’ai pas cru tout de suite.
— Mais après oui ?
— Oui, parce que je les ai vus aussi.

Je me souvenais de ça. Josh faisait semblant de taper sur du bois avec son marteau, tout en regardant en coin le bout de la pièce, près de la porte. Je suivais son manège et j’ai eu un sursaut. Deux petits yeux rouges. Ils étaient là. Parfois, on aurait dit que le visage auquel ils appartenaient clignait des yeux, parce qu’ils disparaissaient un court instant. A chaque fois, à chaque clignement, un froid intense envahissait la pièce. J’ai regardé Josh. Il m’a juste fait un signe de tête, comme pour me dire “tu vois, j’avais raison”. Oui, il avait eu raison.

— Et ensuite ?
— En plus des yeux du sous-sol, nous avions alors des choses qui volaient dans la maison. Des livres, des verres, des chaises…
— Des chaises ?
— Oui. Le rocking-chair de ma maman. De génération en génération, on se le transmettait. Il n’a pas survécu à la maison. Un jour, alors qu’on était en train de dîner, ma fourchette m’a échappée des mains. J’étais tétanisée. Derrière Josh, qui était au bout opposé de la table, la chaise flottait dans les airs. J’ai rien pu faire. Elle s’est tout à coup mise à voler partout avec force, comme pour essayer d'atteindre mon mari. Il s’est mis sous la table, les mains sur la tête, je l’ai rejoint. On a entendu un fracas. La chaise était brisée.
— Et bien… Avez-vous songé à voir quelqu’un pour vous aider à vous sortir de là ?
— Vous me croyez vous ? Non… Alors qui aurait pu nous aider, les voisins, les pompiers, les policiers ?
— Un prêtre ?
— Nous ne sommes pas croyants.
— Mais vous croyez aux entités démoniaques…
— C’est ainsi.

Bien sûr que j’avais essayé de prendre contact. Mais étrangement, chaque fois qu’un médium, qu’un ami, qu’une personne ayant pour activité de prendre contact avec des esprits venait à la maison, il en était chassé aussi sec. Ils ne restaient jamais plus de cinq minutes. La dernière personne, une femme médium, s’est même évanouie dans l’entrée. Nous étions seuls.

— Et ensuite ?
— C’est devenu quotidien. Le froid, les rires diaboliques dans la nuit, les yeux qui se déplaçaient maintenant partout. Il nous suivait. Dans chaque pièce. Josh tombait dans les escaliers. Moi je me prenais des cuillères, fourchettes, assiettes sur le dos… Nous n’étions plus en paix.
— Pourquoi ne pas être partis ?
— Nous ne pouvions pas. Chaque fois que nous le voulions, ça savait que c’était pour fuir. La porte restait bloquée. Les fenêtres aussi. Nous n’avions pas d’issue. Quand nous faisions des courses, ça nous laissait partir. C’est là qu’on a trouvé la solution.
— Qui était ?
— Faire semblant d’aller faire des courses, tout simplement, mais partir tout court une fois dehors. Il fallait que nous ne pensions qu’à la liste de courses. Rien d’autre. Mais une fois devant la porte ouverte, Josh ou moi, je ne sais plus… L’un de nous a pensé trop fort à ce que nous étions en train de faire.
— Que s’est-il passé ?

La fin, la mort. Voilà ce qu’il s’était passé.

— La porte s’est claquée sur Josh, une fois, deux fois, trois fois… Encore et encore. Même quand il était par terre, inconscient.
— Pourquoi ne pas l’avoir aidée ?
— J’étais tétanisée. Et même si j’avais voulu, ça m’en aurait empêchée.
— Et ensuite ?
— Le sang… beaucoup de sang. Je savais qu’il était mort. Je crois que c’est pour ça que tout s’est arrêté. J’ai pu le tirer dehors et partir avec lui. Et voilà.

Il a continué de prendre ses notes, de les comparer avec d’autres.

— Vous êtes persuadée à ce point de tout ce que vous dites ?
— Oui. Je le suis. Je le sais. C’est la vérité.
— Notre expert psychiatre pense que vous êtes schizophrène. Avez-vous déjà entendu ce nom ?
— Oui, je sais ce que c’est, mais je ne le suis pas. Votre expert vous le dira s’il juge utile de me rencontrer.
— C’est moi.

L’enfoiré. Mais quand bien même. Je sais ce que je dit.

— Vous vous appelez Marie, et vous avez disparu de l’asile de Plenwood l’hiver dernier. Vous ne pouvez pas avoir vécu deux ans dans cette maison.
— Pourquoi vous me demandiez mon nom si vous le saviez ?
— Pour l’examen.
— Fils de pute.

Le trou noir. Le néant. Les abîmes. La vérité. Le mensonge. Qui était qui. Qui était quoi.

— Josh…
— Il est vraiment mort.
— Mon mari…
— Il ne l’était pas. C’était votre médecin. C’est dans sa propre maison qu’il a été assassiné.
— Vous mentez.
— C’est vous qui le dites !

Le trou noir, encore. Je me concentrais pour ne plus le voir. J’ai ouvert les yeux. Ils étaient là, derrière lui, les yeux rouges.