Horror Stories

Le village de l'horreur

auteur : Driller_killer

publiée le 2020-10-31 12:11:30

PARANORMAL, HORREUR, HALLOWEEN, VIEUX


[Cette histoire a été écrite avec ma binôme Julia L. Auteur, de wattpad et facebook - nous nous sommes partagés les paragraphes, et nous vous souhaitons une bonne lecture, et surtout, un joyeux Halloween !]

L’histoire se déroule en 1930, dans un petit village isolé du le Nord de la France. Seuls vivent ici une trentaine d’habitants, tous centenaires ou presque. Depuis fort longtemps, il ne reste plus qu’eux, ces hommes qui ne savent pas pourquoi ils sont encore là depuis tout ce temps et qui se sont habitués à vivre pleinement leur vie. Et leur période favorite de l’année c’est la dernière semaine d’octobre, la fête de l’horreur, qu’ils célèbrent fidèlement au fil des ans. Ils aiment transformer les rues pavées en un monde horrifique, avec des décorations particulièrement réalistes. Les cadavres d’hommes et de femmes viennent orner les balcons qui ne sont plus fleuris depuis longtemps. Les squelettes de crânes parsemés un peu partout dans les jardins semblent si réels. Les animaux en tout genre, exposés là, à la vue de tous, parfois embrochés sur les piquets des barrières de propriétés, rendent le spectacle spécialement attrayant. Cet événement attire des visiteurs du monde entier, venus vivre une frissonnante expérience. Ils sont prêts à payer le prix fort pour y assister. Les villageois vivent tous les mois avec ce qu’ils gagnent cette semaine spéciale d’octobre.

Lennox, un anglais de 22 ans, installé à Paris depuis l’après-guerre, traîne sa redingote d’un département à l’autre dès qu’il en a l’opportunité. Comme à ses habitudes, il feuillette le journal et tombe sur une case publicitaire pour l’événement de “La fête de l’horreur” illustrée par le dessin d’un chat, orbites vides, le sang dégoulinant de ses orifices faciaux. De quoi mettre dans l’ambiance directement.

“Raucourt-au-Bois, Les-Hauts-de-France du 26 au 31 octobre, venez vivre des sensations uniques, venez chercher le frisson de panique, laissez-vous emporter par les décors tous plus horribles les uns que les autres. 130 billets l’entrée pour une personne.”

Lennox est perplexe et fasciné, il referme son journal et se rend à la gare pour acheter son billet de train. Hors de question pour lui de manquer un tel événement. La guichetière, en lui tendant son billet tout beau tout neuf, le regarde perplexe.

— Savez-vous, monsieur, qu’une rumeur circule à propos de ce… festival des horreurs ?
— Ha bon ? demanda Lennox, les idées complètement ailleurs.
— On dit que certains visiteurs s’y sont perdus, et ne sont jamais revenus…
— Excellente publicité mademoiselle, passez une bonne journée et merci !

Puis il s’en va. Son train part une heure plus tard, ce qui lui laisse le temps de se restaurer au petit estaminet jouxtant la gare. Une assiette de lentilles et des saucisses, accompagnées de radis au sel. Son plat préféré en cette période presque hivernale. Il pense, en mangeant, à ce qu’il va trouver dans cette petite ville dont il n’a jamais entendu parler. De toute sa vie, Lennox n’a jamais vu de spectacle de la sorte. Tout juste allait-il au cinéma. Le dernier film qu’il a vu était “A l’ouest, rien de nouveau” et il en gardait un bon souvenir. Mais de l’horreur ! Si ses parents étaient encore de ce monde, sûr qu’ils l’en auraient empêché.

Vite, son train allait arriver sous peu et il n’a pas fini son petit crème. Écrasant sa cigarette, il entre de nouveau dans la gare, frôlant de jolies demoiselles en robes à carreaux et aux escarpins rouges pour la majorité. Le train arrive. La foule le traîne jusqu’à la porte 22, il s’assoie, un peu perdu, sur le siège recouvert de velours rouge. Comme les escarpins de ces dames. Lennox est très méticuleux et prête attention à tous les détails. Il scrute chaque mouvement, des pieds à la tête, tous les voyageurs passent sous son oeil expert. Il repère l’homme haut comme une girafe, les cheveux soigneusement peignés mais le froc’ débraillé et cette bonne-femme, à l’air pas commode, les rides sur les joues, le poitrail en avant, le croupion en arrière. Il sourit naïvement, amusé par la situation et s’installe, le dos bien calé, confortablement, repensant à ce que lui a dit la guichetière, ce qui doucement le tétanise d’angoisse. Les gouttelettes de sueur apparaissent sur son front. Lennox voit le reflet de son ombre dans la fenêtre du train, il se rend compte que ce dernier avait déjà fait quelques bons kilomètres. “Vont-ils à la fête eux aussi? Peut-être qu’ils y vont et qu’ils ne reviendront pas ?”, se dit Lennox en train de s’imaginer les pires scénarios tout en se raisonnant. “Après tout c’est la période, la Toussaint. Cette dame voulait juste me faire peur, c’est tout. Comme je suis naïf…”

Le train parcourt les campagnes, offrant des paysages désertiques recouverts d’une brume épaisse et grisâtre. Le trajet semble interminable, et les pensées de Lennox vont et viennent, comme les passagers allant d’une cabine à une autre. La femme au croupion bien en arrière passe et repasse. Quelle train de vie peut-elle avoir, songe t-il en sortant un caramel de son sac. Les paysages laissent filer les campagnes et les fermes pour des collines encore verdoyantes. La nuit commence à poindre, la brume toujours aussi dense lui donne des frissons. Et enfin, le train ralentit. Serions-nous déjà arrivés ? songe Lennox, perplexe. Il regarde par la fenêtre et aperçoit un panneau sur un quai. “Raucourt-au-Bois”. Nous y sommes ! dit-il tout haut, faisant remonter la tête d’un homme en pardessus noir qui somnolait. Les sourcils, ou plutôt monosourcil à faire pâlir d’envie un loup-garou, de cet homme se soulèvent.

— Pardon ? demande t-il poliment.
— Excusez-moi, je suis juste tout excité d’arriver ici ! Savez-vous ce qu’il s’y passe ?
— Nous sommes tous là pour la même raison cher Monsieur, la fête de l’horreur, où toutes les pires horreurs ont lieux. N’êtes-vous pas ici pour cela ? s’étonne l’homme au sourcil velu.
— J’ai fait la route depuis Paris pour assister à ce célèbre événement, je suis impatient d’y aller, dit Lennox avant d’être interrompu par l’annonce du chef de gare.

“Raucourt-au-bois, Raucourt-au-Bois, terminus. Merci à tous les voyageurs de vous assurer que vous avez toutes vos affaires et pour l’instant tous vos esprits. La compagnie des Trains de France vous remercie d’avoir fait appel à elle pour ce voyage et vous dit à bientôt. Peut-être.”

Pour le jeune anglais, cette annonce est scandée pour la terreur. Il refuse de se laisser convaincre par son instinct de peur. D’habitude, il est plutôt courageux, téméraire et déterminé, ayant vécu dans les quartiers populaires de Londres alors que c’était encore la guerre, il ne devrait pas être effrayé outre mesure par toute cette mise en scène. Pourtant, au fond de lui, une petite voix lui dit de rester sur ses gardes.

La gare est un bâtiment de pierre de grès rouge, des briques entassées les unes sur les autres, à l’aspect fraîchement installées. Des portes en bois à peine vernies s’ouvrent à l’instant où le train coupe les moteurs et la vague de voyageurs engorge la sortie. Lennox préfère attendre en retrait et observer. Il pose son sac en cuir par terre et sort une cigarette, cachée dans un bel étui en métal sans la poche de son pardessus. Sortant son briquet à amadou, il l’allume et expire la fumée nonchalamment. De là où il est, il regarde les passagers, tous différents et semblables en même temps. Des femmes bien apprêtées en petits talon et aux jupes longues, d’autres plutôt coquettes avec des jupes plus courtes et plissées. Des messieurs avec des chapeaux de feutre, des moustaches fournies. Et pourtant, dans ce mélange, ils ont presque tous ce regard curieux, voire apeuré, pour certains.

C’est pendant qu’il observe ces gens, qu’il remarque que l’homme de son compartiment, celui avec son gros sourcil, l’observe lui aussi à l’autre bout du quai. Lui aussi fume. Quand il remarque que Lennox le regarde, il jette sa cigarette par terre et s’en va, non sans lui faire un signe de la main. Lennox a un frisson dont il ne parvient pas à expliquer l’origine. Je suis fatigué, voilà tout, songe t-il en se mettant en marche. Il s’agissait maintenant de trouver une petite pension où séjourner. Il sort alors de la gare en briques rouges et se retrouve sur une place où se tient un petit puit en plein milieu. La lune éclaire maintenant les lieux et ils sont d’une beauté saisissante. Lennox a l’impression qu’ici, le temps s’est arrêté. Pas un bruit. Les voyageurs semblent s’être tous volatilisés ailleurs. Tout est propre. Cependant, rien des décorations promises par le journal. Ni corps exposé, ni animal, ni citrouilles, ni crânes ou autres joyeusetés macabres. Il n’y a pas de mauvaises herbes sur la place au sol de terre, les vitres des établissements l’entourant sont toutes très brillantes. Les deux lampadaires à gaz éclairent doucement deux bancs publics devant le puit. Sur l'un deux, une vieille femme était assise.
Lennox, pose les yeux sur cette dame d’une élégance rare, vêtue d’une cape en velours violet très foncé presque noir, à la doublure rouge sang de boeuf comme celle que pourrait porter un lycan. Il l’observe avec insistance, alors qu’il croit qu’elle n’a pas remarqué sa présence, il s’approche discrètement tant il est fasciné. Il n’a le temps de faire qu’un pas, que la mystérieuse femme se retrouve là, debout devant lui, les yeux aussi écarquillés que lui. Silencieuse. Le jeune anglais est terrorisé, il avale sa salive au goût amer puis s’engage: :

— Bonsoir Madame, pouvez-vous m’indiquer une auberge, une chambre d’hôte ou même un banc à l’abri du vent pour y passer la nuit ?

La vieille femme ne répond pas et penche sa tête sur le côté comme le ferait une mère pour regarder son enfant en esquissant un sourire forcé. Lennox ne se sent pas en confiance, mais reste poli et courtois. C’est un homme d’éducation. Et avant qu’il n’ait le temps de dire quoi que ce soit d’autre, la main anguleuse et glacée de la dame s’approche violemment de sa gorge. Plus jeune et plus vif, il s’extirpe de ce geste très rapidement en s’écartant d’un mètre en arrière. Lorsqu’il relève ses yeux, dans l’incompréhension la plus totale, cette mystérieuse dame n’est plus là. Il regarde autour de lui dans des mouvements de tête saccadés. Plus personne. Cela commence bien, pense t-il. J’ai dû trop me monter la tête, la fatigue m’aura aidé… J’espère.

Lennox, tout à ses pensées, se dirige sans même s’en apercevoir vers un établissement d’où s’échappe une petite lumière timide. Il regarde encore une fois autour de lui, pour être sûr que la vieille folle n’était vraiment plus là. Une fois sûr de lui, il regarde à travers les vitres pour voir quel genre d’établissement se tenait là, ouvert à cette heure tardive. L’enseigne qui devait dater de plusieurs années est effacée. On ne distingue rien d’autres que des lettres qu’on ne peut que deviner dans l’obscurité. A l’intérieur, de l’animation. Chic ! pense t-il. Il se met à sourire. Des personnes attablées devant des verres, d’autres accoudées à un comptoir. Et le tenancier qui le regardait fixement.

— Ho non… Pas lui…

C’était l’homme au monosourcil qui ne cillait pas du tout et qui essuyait machinalement un verre. Les clients, en voyant le patron des lieux -un bistrot semble t-il- regarder dehors, tournent tous leur tête. D’un coup, c’est une vingtaine de visages qui fixent Lennox, seul dans la nuit et la brume. Des frissons le parcourent. Tous ces gens… ces gens si âgés… Il se tâte à prendre ses jambes à son cou, puis il se dit que le village est le centre d’un spectacle horrifique, après tout…

— Qu’est-ce qu’il prendra le petit monsieur ? demande l’homme au monosourcil toujours en astiquant sa vaisselle.
— Un cosmopolitan s’il vous plaît, répond timidement Lennox vraiment très mal à l’aise d’avoir tous ces yeux rivés sur lui.
— Une pression fera l’affaire mon cher, vous n’êtes pas à la grande ville ici ! impose le tenancier d’une voix grave et autoritaire.
— Une pression dans ce cas, c’est parfait, merci, acquiesce Lennox sans conviction, constatant que personne jusque là n’avait baissé le regard.


Le jeune anglais prend sa bière dans la main et traîne le pas jusqu’à une place de libre. Il plonge ses pensées dans le fond de son verre puis relève la tête. Ils sont encore là, à le regarder fixement. En temps habituel, il se serait levé et aurait probablement cherché la bagarre, mais compte tenu des conditions et surtout de la fatigue, il ne fera rien. Pourquoi ces gens insistent autant ? La nuit se fait de plus en plus pesante. Il est impossible de distinguer quoi que ce soit à travers le carreau crasseux de ce boui-boui. Le verre à moitié plein, l’alcool commence à l’enivrer, il rêve de s’allonger dans un bon lit et de plonger dans un sommeil profond pour se retaper de ce long voyage. Il enquille d’une traite l’autre moitié de son verre, relève la tête par réflexe et voit attablée dans le coin cette vieille folle aux doigts crochus, le fixer de ses yeux vitreux. “C’est une mise en scène, les effets spéciaux sont vraiment bien réalisés” se dit-il, en percutant que c’est la seule et unique femme présente dans ce barnum.

— Tavernier, y aurait-il une chambre pour un voyageur épuisé comme moi, chez vous ? demande Lennox les yeux pleins d’espoirs.
— J’ai justement une chambre qui s’est libérée, une annulation de dernière minute, une occasion rêvée semble-t-il, ricane le grand homme au monosourcil.
— Alors je la prends ! répond Lennox en essayant d’oublier les regards.
Retournant à sa bière, il pense à ce qu’il fera demain.
— Au fait, vous auriez un programme pour le festival des horreurs ? reprend t-il auprès de tenancier.
— Un programme ! raille monosourcil. Non m’sieur ! Ici le festival se fait au jour le jour. Les visiteurs découvrent eux-même les choses, ou les choses viennent à eux. Laissez-vous vivre, vous verrez bien.

Lennox n’est pas surpris, ça correspond parfaitement à l’ambiance du village.
Il termine sa bière, dépose vingt francs sur le comptoir et récupère la clé de sa chambre. La six. Il repère l’escalier menant aux piaules et s’y dirige. En traversant la salle, tous les consommateurs sont encore à le fixer. Et la vieille dame aux doigts crochus se lève. Il n’y fait pas attention et monte. Il traverse un couloir poussiéreux, à peine éclairé par quelques lampes à huile sur les murs et se trouve devant sa chambre. La porte en bois est décorée de gravures. Des arbres, des symboles, et une devise sur le haut. “Puer aeternam”. Il ne sait pas ce que ça veut dire et s’en fiche un peu sur le coup, parce que la vieille l’a suivi et attend à côté de lui.

— Madame ?! s’exclame t-il en portant une main à sa poitrine. Vous m’avez fait peur !
— Ssshhh… siffle la vieille dame.
— Vous allez bien ? continue t-il, bien qu’effrayé.

Elle ne répond pas, continue de le regarder et commence à lever ses mains et à agiter ses longs doigts crochus aux ongles noirs. Lennox prend peur, il se souvient de la scène de la place. Vite, il entre la clé dans la serrure, entre précipitamment et referme le tout. Essoufflé, le coeur battant la chamade, il s’assoit sur son lit et repense à son voyage et à son arrivée. La vieille est-elle encore derrière la porte ? se demande t-il.
Après quelques minutes interminables à se remettre de ses émotions, Lennox se redresse. Il n’a besoin de faire qu’un pas pour atteindre le lavabo et se débarbouiller. Lorsqu’il relève sa tête à la recherche de son reflet, il voit le petit miroir, comme ceux que possèdent les barbiers des bas quartiers de Londres, fixé à l’aide d’un vieux clou rouillé, à quelques centimètres au dessus de sa tête. Il se met sur la pointe de ses pieds pour essayer malgré tout de voir à quoi ressemble son visage après une journée pareille. Il a besoin de se rassurer, de voir quelque chose de familier. Seulement, même étiré de tout son long, il n’atteint pas ce fichu miroir. En se reculant, las de faire des efforts, il croit apercevoir le reflet de la vieille dame en premier plan et celui de l’homme au monosourcil dans le plan arrière. “Ce n’est peut-être pas un miroir”, pense-t-il, “c’est une simple photographie, j’y verrai plus clair à la lumière du jour” ajoute Lennox avant de s’allonger de tout son poids sur le vieux matelas en crin de cheval. Il jette un dernier regard autour de lui. La décoration est minimaliste. Un lit. Un lavabo. Une chaise. Et ce cadre, qui l’intrigue particulièrement. Il aurait cru qu’avec toute la fatigue accumulée, il n’aurait aucun mal à s’endormir, mais cela fait une demi heure maintenant qu’il tourne et tourne en rond, comme une omelette campagnarde, la tête remplie d’interrogations. Il se dit à haute voix :

— Il y a quelque chose d’étrange, mon instinct me dit que je dois rester vigilant. La guichetière de la gare avait l’air plutôt sérieuse dans ces propos. Et puis, hormis ces hommes dans cette petite bicoque à bière dans laquelle il n’y avait que des hommes, je n’ai croisé personne, aucun touriste, rien. Où sont-ils tous ? Et qui est cette vieille sorcière ? Pourquoi en a-t-elle après moi. Est-elle réelle ? Comment a-t-elle pu se déplacer aussi rapidement ? s’exprime Lennox avec l’angoisse coincée dans la gorge.

C’est plein de ces interrogations qu’il parvient enfin à fermer les yeux et à dormir d’un sommeil sans rêve. Pendant qu’il ronfle allègrement, une personne encapuchonnée l’observe, tapie dans un coin de la chambre. Aucun mouvement n’est perceptible, aucune respiration non plus. La nuit laisse place à la lumière et Lennox se réveille avec sursaut. D’emblée, il regarde dans le coin de la pièce, là où se tenait le visiteur silencieux. Il ressent une drôle d’impression et se rend compte que le malaise qu’il contient en lui depuis la veille est toujours présent. Avec hâte, il s’habille et fait un brin de toilette. Son rasoir émoussé fait son travail malgré tout, et il cherche à se regarder de nouveau dans le miroir étrange. Ayant une idée de génie, il prend la chaise qui se tient près de la porte pour grimper dessus.

— Suis-je bête, se dit-il tout haut. Ce n’est que mon reflet.

Soulagé, il se sourit à lui-même en repensant à sa vision de la veille et se décide à prendre un petit-déjeuner. C’est de bonne humeur qu’il descend les escaliers, et à mesure de ses pas, il se rend compte que tout est désert. Personne. Aucun bruit. Il pense que tous les locataires doivent faire ce qu’on appelle ici la grasse matinée, une habitude bien française. Seulement, même dans la salle du café, personne, pas même monsieur monosourcil. Il s’assied au comptoir en attendant, observant les alentours. Il s’aperçoit que tout est poussiéreux, comme si personne n’avait touché les bouteilles et les verres depuis des années. Des toiles d’araignée sillonnent le plafond et les chaises. Fronçant les sourcils, il se décide à se lever et à aller activer la petite sonnette sur l’entrée du bâtiment. Deux minutes passent et il se dit qu’il ferait mieux de sortir pour trouver une petite boulangerie. Une fois dehors, il regarde une dernière fois à l’intérieur à travers la vitre de la porte et c’est là qu’il manque un battement. La vieille dame est derrière le comptoir, accompagnée encore une fois de monosourcil. Pris d’un malaise indéfinissable, il marche à reculons pour aller s’évader un peu.
Lennox arpente les rues pavées de ce sinistre village. Il essaie désespérément de retrouver le chemin de la gare et hésite à retourner d’où il vient. Il a le pressentiment que s’il reste il n’en sortira pas vivant. Cette étrange sensation qu’il trimbale en baluchon depuis son arrivée s’accroche grassement sur ses épaules. Plus il s’engouffre, le pavage foulé par la semelle en caoutchouc de ses mocassins bicolores, plus la température baisse et plus il se sent oppressé. A plusieurs reprises, il se retourne furtivement pour apaiser l’impression d’être suivi, observé. Aucune boulangerie dans les parages, aucun commerce d’ouvert. C’était comme si la ville toute entière était morte. Il faisait nuit à son arrivée, Lennox n’avait à ce moment là pas vraiment prêté attention à ce triste décor.

— Encore elle ? Mais que me veut-elle ? s’interroge Lennox en voyant à nouveau la vieille folle à l’angle de la rue, plus bas. Déguerpie vieille bique ! laisse-moi tranquille ! hurle-t-il en sa direction. A peine eut-il fini sa phrase, que la carcasse de cette ancêtre se trouve juste derrière lui. Affolé, il sprinte le plus vite possible pour la semer. Plus il s’élance, plus il a l’impression que tout ceci n’est qu’un horrible cauchemar et qu’il va se réveiller d’un coup, dans un univers tout à fait normal. C’est décidé, après ce fait, Lennox n’a aucune raison de rester. Courageux, il le veut bien, mais là c’en est trop pour lui. Il n’arrive pas à se raisonner.

— Bah alors petit, tu cherches à fuir ? entend-il.

Lennox regarde partout autour de lui, scrutant les moindres sombres recoins dans lequel pourrait se cacher quelqu’un. La voix était grave, mais il n’arrive pas à distinguer s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Une vieille femme peut-être ?

— Restes, la fête n’est pas terminée, perçoit Lennox avant qu’une jambe putréfiée lui tombe dessus venant de nulle part.

Le jeune anglais observe inquiet tout autour de lui et tombe nez à nez avec monsieur monosourcil.

— Mais c’est pas possible ça ! Il n’y a donc que vous deux sur cette terre ? crie t-il en regardant avec dégoût le membre humain où gigotent joyeusement des asticots, semble t-il.
— Non, répond simplement l’homme affichant un sourire satisfait, dévoilant des dents noires et plutôt longues pour un être humain normalement constitué.
— Pourquoi me suivez-vous ?! D’où vient cette sainte horreur tombée du ciel ? continue t-il de crier.
— Calmez-vous monsieur ! tonne l’homme au sourcil. Cette jambe n’est que le jouet de mon fils, ne vous inquiétez pas, il aura joué trop violemment, comme de coutume.
— MAIS C’EST IMMONDE !
— Vous êtes dans un village de l’horreur mon jeune ami, vous vous attendiez à tomber sur des pâquerettes ? fait l’homme en se tordant de rire, à tel point que son haleine parvient à Lennox qui fronce du nez.
— Non, mais certainement pas sur des jambes pourries ! Et encore moins sur deux énergumènes aussi… lugubres. Je m’en vais, c’en est trop !

Lennox, tout en parlant, recule doucement, mais l’autre homme est toujours aussi dangereusement proche de lui. La panique fait battre son coeur irrégulièrement. Il ressent une énergie poindre en lui, comme une alerte de son corps. Il décide de prendre au sérieux cette alarme et se met à courir. Il court, il court encore et encore, jusqu’à atteindre la gare. Seulement, elle est fermée. Et depuis des années, semble t-il. Tout est barricadé, comme à l’abandon. La nature a repris ses droits. Le lierre et les murs ne semblent ne faire qu’un, amoureusement. Lennox malgré l’effroyable course qu’il vient de faire, est en admiration devant une telle puissance des éléments. Il prend soudain conscience de la réalité. Alors que deux minutes auparavant le ciel était noir, le vent glacial et la pluie fouettante, à cet instant tout semble différent. Le temps reprend le cours normal, les hommes, les femmes et les enfants marchent un peu plus loin, se promenant au marché des gourmandises. Lennox est ébahi, désorienté. Il s'assoit sur un petit mur de briques effritées, sort un clope de son étui métallique, fait rouler la gâchette de son briquet à amadou, fixe la flamme et inspire une grande bouffée sur la mêche. Le regard dans le vide, il bloque quelques instant un point à l’horizon, la fumée toujours dans les poumons. Alors qu’il se croyait en paix, éloigné de cette ambiance oppressante, une ombre passe devant lui à plusieurs reprises. Il manque de s’étouffer, tousse un peu et s’éloigne encore.

— Où est mon sac ? Quelqu’un a pris mon sac ! Au voleur ! Ma saccoche, toutes mes affaires sont dedans, aidez-moi s’il vous plaît ! braille Lennox à qui veut l’entendre, forcé de constater qu’il était seul.
Désespérément seul. Seul avec deux énergumènes sans nom et toutes ces interrogations.
— Ressaisis-toi bon-sang, couille-molle ! scande une voix rocailleuse portée par la brise. Tu croyais que tu irais à un spectacle de marionnettes ? Tu es à la fête de l’horreur ici. Et tu n’en as pas encore eu pour ton argent ! Viens, viens à nous. Viens te détendre dans l’antre maléfique, viens boire le sang des sacrifiés et profiter de ta jeunesse éternelle
— Mais qui êtes-vous ? Je vous en prie, je veux juste rentrer chez moi, pleure Lennox vidé de toute énergie.

Le vent siffle, s’écrasant sur les maisons insalubres, le ciel s’assombrit à nouveau et l’on peut entendre au loin le croassement des corbeaux rôdant très haut au dessus de sa tête.
Lennox prend une grande inspiration, jette le mégot qui lui brûle les doigts et tente de se raisonner à nouveau.

— Partons du principe que tout ceci n’est qu’une mise en scène, que ce que j’entends et vois n’est que le résultat d’un travail d’effets spéciaux vraiment avant-gardistes, que tout ceci n’existe pas réellement et que c’est simplement du divertissement. Je n’ai donc aucune raison d’avoir peur et d’être en position foetale comme un enfant qui a peur du noir. Je suis venu pour vivre une expérience effrayante, je vais vivre cette expérience jusqu’au bout. Retournons dans ce village mystique, fouillons, menons l’enquête jusqu’au bout. Qui sont ces gens ? Sherlock n’a qu’à bien se tenir, Lennox est là ! brandit-il à pleins poumons remplis de détermination et de courage.

Fort de sa nouvelle et bonne résolution, il reprend la route du café où il a dormi. Il se souvient que son sac était finalement toujours dans sa chambre. Les effets ou les hallucinations ne lui font plus peur, pour le moment. La voix qu’il a entendu ne se manifeste plus. Il pense que vu sa détermination, les organisateurs ont baissé les bras. Il ne paraît plus du tout effrayé, il n’est plus un bon client.

— Tiens, d’ailleurs, je n’ai pas payé mon billet d’entrée encore ?! s’exclame t-il tout haut une fois arrivé devant la porte du café-pension.

Il entre et s’aperçoit avec soulagement qu’il y a des clients. Le malaise le gagne en voyant le tenancier, mais il fait bonne figure.

— Bonjour monsieur, sacré tour que vous m’avez joué tout à l’heure ! s’exclame t-il en s’approchant du comptoir.
— B’jour… Quel tour mon p’tit monsieur ? répond l’autre en servant un café au visiteur.
— La jambe… La place déserte… C’était grandiose, vraiment ! D’ailleurs, où dois-je régler pour le billet d’entrée ?
— La jambe ? Mais de quoi parlez-vous vindieu ?
— Le… La jambe putride, jetée par votre soi-disant fils ! rit Lennox, nerveux tout à coup.
— Bon sang ! Maman ! crie t-il en tournant la tête vers une porte à demi-ouverte derrière lui. Viens donc voir !
Lennox remue le café qu’on lui a servi en ruminant.
— Qu’y a t-il mon Pascal ? demande une voix chevrotante derrière la porte.

D’un coup celle-ci s’ouvre et laisse apparaître la vieille dame aux doigts crochus. Cette fois, elle semble tout à fait normale, engoncée dans une jolie robe bleue recouverte d’un tablier à fleurs.

— Ce monsieur des grandes villes prétend que nous lui avons jeté une jambe ! N’est-ce pas comique ?

La dame se retourne vers Lennox, le regarde longuement dans les yeux et répond à son fils, Pascal au monosourcil.

— Bah, il a été très éprouvé par son voyage. Monsieur, reprend t-elle en se tournant à nouveau vers Lennox, les festivités commencent demain, vous êtes sûrs de pouvoir y assister ?
— Euh… Oui. Oui je pense bien, répond Lennox, plus tout à fait sûr de ce qu’il a vécu jusque là…
— Très bien, alors ça vous fera 130 francs, à régler tout de suite, parce les fuyards, on les voit venir hein…

Lennox fouille dans la poche intérieure de son par-dessus pour prendre son portefeuille en cuir dont il prend soin depuis que son grand-père lui a légué avant de partir à la guerre. Lorsqu’il ouvre le rabat, il pose les yeux sur une photographie. Sa famille. Ses parents. Lennox marque un temps, avant de sortir les billets et les quelques pièces pour compléter et faire l’appoint et enfin les tendre au tenancier. Étant occupé à faire le service, c’est Madame aux longs doigts pointus qui s’avance lentement vers lui, le dos courbé, les bras pendant, traînant ses chaussures trop grandes sur la tomette usée par le temps.

— Ne bougez pas madame, je viens à vous, affirme Lennox avec la délicatesse que l’on reconnaît chez les anglais. Il est heureux de la voir aussi diminuée par l’âge, cela confirme que tout ce qu’il a vécu jusqu’ici n’est que le fruit de son imagination, exacerbé par la fatigue, c’est tout. 130 francs français, c’est le compte Madame, voilà pour vous, ajoute-t-il en déposant la monnaie dans le creux de la main frêle et glacée de la mère.
— Merci mon enfant, vous êtes bien aimable. Vous devez être affamé. Installez-vous, je vous apporte des tartines de pain grillé, dit Suzanne, reconnaissante de la gentillesse du jeune homme.
— Puis-je vous apporter mon aide ? Je le ferai volontiers si vous me le demandez Madame.
— Appelez-moi Suzanne, Suzanne c’est très bien.
— Vous avez le même prénom que ma maman. Cela vous va à ravir et valorise grandement votre élégance unique, ponctue Lennox maladroitement. Finalement, Pascal et Suzanne sont des gens très bien, très charmants, se dit-il à lui même.

Lennox se régale avec son café chaud et ses tartines beurrées, libéré de ses doutes, il ne prête plus attention aux regards pesant des autres clients. Après tout, c’est lui l’étranger. Il s’interroge malgré tout sur l’endroit où peuvent se trouver les autres voyageurs. Le train était bondé et là, il n’y voit aucun visage familier. Pas même la voluptueuse femme en rouge avec son poitrail et ses fesses de bovin de concours. Pas même les enfants qui piaillaient des heures durant au fond du wagon. Puis il se dit qu’ils sont probablement venus avec un tour opérateur et logé dans un hôtel loué par la compagnie. Il sourit, fier d’être aussi pragmatique.

La journée s’écoule tranquillement. Lennox en profite pour se balader plus sereinement dans le village bucolique, en repensant à sa campagne natale. Il regarde les façade de briques des maisons accolées, les fleurs disséminées au gré du vent ci et là, les enfants jouant aux billes silencieusement. Peut-être un peu trop silencieusement même, songe t-il en se souvenant qu’avec ses anciens camarades, c’était toujours la cohue lors des parties endiablées dans les rues avant d’entrer dans l’école élémentaire de son village. C’est ainsi, perdu dans ses songes, qu’il manque de tomber sur un des petits, agenouillés dans la terre.

— Ailleuuuu ! crie l’enfant en se retournant vers Lennox.
— Ho mince ! Excuse-moi bonhomme, j’étais distrait !

L’enfant le regarde, sans plus rien dire, et ses yeux brillent d’une lueur féroce. Lennox n’y prête pas plus attention, bien trop rassuré du déroulé du matin même. L’enfant ne le lâche pas des yeux, et ses camarades, au nombre de cinq, s’arrêtent de jouer, un par un, pour agir de même. C’est finalement là que Lennox se rend compte que quelque chose cloche à nouveau. Ces cinq enfants le regardent avec une rage impressionnante dans les yeux. Celui que Lennox a failli percuter avance vers lui, montre ses dents comme un chat qui feûlerait. Le malaise du matin le gagne de nouveau. Il recule et pense à retourner dans le café, là où il se sent finalement le plus en sécurité quand l’enfant lui adresse la parole.

— La jambe ne vous a pas suffi ? Allez-vous en !
— Allez-vous en ! Allez-vous en ! scandent alors ses quatre camarades.

Lennox ne répond pas et continue de reculer doucement. Ainsi donc, l’histoire de la jambe ne serait pas dûe à son imagination ? Il ne sait plus quoi penser. La porte du café ne semble plus si loin, mais les enfants sont encore là.

— Déconcertants ces enfants, lance-t-il en pénétrant dans le bar le coeur battant à mille à l’heure.
— Quels enfants ? interroge le tenancier en jetant un coup d’oeil dehors.
— Les enfants là, les cinq mômes au regard terrifiant qui jouaient sur bord de la route. Mais si regardez, ils m’ont suivi jusqu’à la porte, se justifie Lennox sûr de lui.
— Je ne vois rien, disent en choeur les clients du bar. Cet homme est fou ! On le sait depuis le début. Tu vois bien, gaillard, qu’il n’y a personne.

Lennox, essuie la vitrine du revers de sa veste et colle son front pour voir à travers. Il est effaré. Les enfants ont bel et bien disparu ! Encore un mauvais tour, une blague, un effet…

— Quels petits plaisantins ces enfants, minaude Lennox en souriant.

Les autres, le regardent avec stupéfaction. C’est pourtant monnaie courant les “r’tardés” comme ils les appellent par ici. Mais Lennox n’en est pas un. Non. Il est même beaucoup plus intelligent que la moyenne, il fait de grandes études à Paris. Il réussit toujours à résoudre les enquêtes dans le Parisien en fin de journal. Lennox a toutes ses facultés mentales c’est certain.
Il traîne dans le café, assis à la même place, à consommer tantôt un café crême, tantôt un allongé, en attendant que la nuit tombe pour regagner sa chambre. Le regard vaseux et l’air niais, Lennox s’assoupit le menton collé au torse. Ce n’est que trois heures plus tard qu’il se réveil, transpirant, essoufflé, complètement paniqué. Il semble totalement désorienté. La taverne est vide, le silence est pesant et le froid lui brûle la peau des joues.

— Que se passe-t-il ? Pascal, Suzanne, vous êtes là ? Suzanne, Pascal ? Crie Lennox en se déplaçant maladroitement dans les lieux comme s’il était ivre.

La sensation qu’il a connu la veille est nouveau omniprésente. Tout lui semble étrange. Il tente encore d'appeler les clients et les gérants, mais seul un silence pesant lui répond. Fatigué de toutes ses émotions, il se dit que c’est sûrement encore un vilain tour des gens pour le festival qui est censé commencer aujourd’hui même. Il se lève, regarde encore autour de lui et remarque à nouveau les toiles d’araignée, la poussière…

— Fichtre, c’est qu’ils sont rapides ces gens ! dit-il tout haut, sans plus se soucier de paraître pour un fou.

Il monte à l’étage pour rejoindre sa chambre, mais arrivé en haut dans les couloirs lugubres, il se rend compte qu’il n’a plus la clé. Le couloir est éclairé par la lune qui est pleine ce soir-là. Il se rend vite compte que quelque chose ne va pas. Il n’y a plus de silence. Des souffles discrets se font entendre. Pris de panique, Lennox regarde autour de lui, avec frénésie. C’est là qu’il les voit. Des silhouettes, noires, aux yeux rouges. Une devant lui, sur les côtés, au fond du couloir. Les yeux semblent s’approcher de lui dangereusement. Au moment où une main noire l'agrippe à l’épaule, il se met à hurler. Il n’a jamais eu aussi peur de toute sa vie, et là, c'en est trop ! Il crie, se débat tandis que les silhouettes approchent toutes de lui et tentent de l’attraper chacune. Lennox est à bout de souffle et soudain, tout devient noir.

“Raucourt-au-bois, Raucourt-au-Bois, terminus. Merci à tous les voyageurs de vous assurer que vous avez toutes vos affaires et pour l’instant tous vos esprits. La compagnie des Trains de France vous remercie d’avoir fait appel à elle pour ce voyage et vous dit à bientôt. Peut-être.”

Lennox se réveille en sursaut, paniqué. Il regarde autour de lui tandis que les cahots du train semblent ralentir.

— Ho non ! s’exclame t-il tout haut, sans prêter attention au passager qui vient juste d’arriver à côté lui pour accéder à la sortie du train. Un homme au monosourcil incroyable.

[à suivre ?]